bruit derrière vous… Vous recevez du monde ? Peut-être que je tombe mal… — Je fais une petite fête. Dans mon nouvel appartement. — Vous avez quitté Newark ? — Oui, j’ai acheté un appartement dans le Village. Je vis à New York désormais ! Il faut absolument que vous veniez voir ça, la vue est à couper le souffle. — J’en suis sûr. En tout cas, vous avez l’air de bien vous amuser, je suis content pour vous. Vous devez avoir beaucoup d’amis… — Des tonnes ! Et ce n’est pas tout : figurez-vous qu’il y a une actrice incroyablement belle qui m’attend sur mon balcon ? Ha ha, je ne peux pas y croire ! La vie est beaucoup trop belle, Harry. Beaucoup trop belle. Et vous ? Que faites-vous ce soir ? — Je… Je fais une petite soirée chez moi. Des amis, des steaks et de la bière. Que demander de plus ? On s’amuse bien, il ne manque plus que vous. Mais j’entends qu’on sonne à ma porte, Marcus. D’autres invités qui arrivent. Il faut que je vous laisse pour aller ouvrir. Je ne sais pas si nous tiendrons tous dans la maison, et pourtant, Dieu sait qu’elle est grande ! — Passez une bonne soirée, Harry. Amusez-vous bien. Je vous rappelle sans faute. Je retournai sur mon balcon : c’est ce soir-là que je commençai à fréquenter Lydia Gloor, celle que ma mère allait appeler « l’actrice télévisuelle ». À Goose Cove, Harry alla ouvrir la porte : c’était le livreur de pizza. Il prit sa commande et s’installa devant la télévision pour dîner. Comme promis, je rappelai Harry après cette soirée. Mais un an s’écoula entre ces deux coups de téléphone. C’était février 2008. — Allô ? — Harry, c’est Marcus. — Oh, Marcus ! C’est bien vous qui me téléphonez ? Incroyable. Depuis que vous êtes une vedette, vous ne donnez plus de nouvelles. J’ai essayé de vous appeler il y a un mois, je suis tombé sur votre secrétaire qui m’a dit que vous n’étiez là pour personne. Je répondis de but en blanc : — Ça va mal, Harry. Je crois que je ne suis plus écrivain. Il redevint aussitôt sérieux : — Qu’est-ce que vous me chantez là, Marcus ? — Je ne sais plus quoi écrire, je suis fini. Page blanche. Ça fait des mois. Peut-être une année. Il éclata d’un rire rassurant et chaleureux. — Blocage mental, Marcus, voilà ce que c’est ! Les pages blanches sont aussi stupides que les pannes sexuelles liées à la performance : c’est la panique du génie, celle-là même qui rend votre petite queue toute molle lorsque vous vous apprêtez à jouer à la brouette avec une de vos admiratrices et que vous ne pensez qu’à lui procurer un orgasme tel qu’il sera mesurable sur l’échelle de Richter. Ne vous souciez pas du génie, contentez-vous d’aligner les mots ensemble. Le génie vient naturellement. — Vous pensez ? — J’en suis sûr. Mais vous devriez laisser un peu de côté vos soirées mondaines et vos petits fours. Écrire, c’est sérieux. Je pensais vous l’avoir inculqué. — Mais je travaille dur ! Je ne fais que ça ! Et malgré tout, je n’arrive à rien. — Alors c’est qu’il vous manque un cadre propice. New York, c’est très joli, mais c’est surtout beaucoup trop bruyant. Pourquoi ne viendriez-vous pas ici, chez moi, comme du temps où vous étiez mon étudiant ? * 4-6 juillet 2008 Durant les jours qui avaient précédé le rendez-vous de Boston avec Barnaski, l’enquête avait progressé de façon spectaculaire. Tout d’abord, le Chef Pratt fut inculpé pour des actes d’ordre sexuel sur une mineure de moins de seize ans, et libéré sous caution le lendemain de son arrestation. Il s’installa provisoirement dans un motel de Montburry, tandis qu’Amy quittait la ville pour aller chez sa sœur, qui vivait dans un autre État. L’audition de Pratt par la brigade criminelle de la police d’État confirma que non seulement Tamara Quinn lui avait montré la note trouvée chez Harry à propos de Nola, mais également que Nancy Hattaway lui avait fait part de ce qu’elle savait à propos d’Elijah Stern. La raison pour laquelle Pratt avait consciemment négligé ces deux pistes était qu’il craignait que Nola se soit confiée à l’un d’eux à propos des épisodes de la voiture de police, et qu’il ne voulait pas par conséquent risquer de se compromettre en les interrogeant. Il jura cependant n’avoir rien à faire avec les morts de Nola et Deborah Cooper, et avoir dirigé les recherches de manière irréprochable. Sur la base de ces déclarations, Gahalowood parvint à convaincre le bureau du procureur de délivrer un mandat pour une perquisition au domicile d’Elijah Stern, qui eut lieu le matin du vendredi 4 juillet, jour de fête nationale. Le tableau représentant Nola fut trouvé dans l’atelier et saisi. Elijah Stern fut emmené dans les locaux de la police d’État pour y être entendu, mais il ne fut pas inculpé. Néanmoins, ce nouveau rebondissement exacerba plus encore la curiosité de l’opinion publique : après l’arrestation du célèbre écrivain Harry Quebert et celle de l’ancien chef de la police Gareth Pratt, voici que l’homme le plus riche du New Hampshire se retrouvait à son tour mêlé à la mort de la petite Kellergan. Gahalowood me raconta l’audition de Stern dans les détails. « Un type impressionnant, me dit-il. D’un calme absolu. Il avait même ordonné à son armée d’avocats d’attendre hors de la salle. Cette présence, son regard bleu acier, j’étais presque mal à l’aise face à lui et Dieu sait pourtant que je suis rompu à ce genre d’exercice. Je lui ai montré le tableau et il m’a confirmé que c’était bien Nola. » — Pourquoi avez-vous ce tableau chez vous ? avait demandé Gahalowood. Stern avaitrépondu, comme si c’était évident : — Parce qu’il est à moi. Y a-t-il une loi dans cet État qui interdise d’accrocher des tableaux à son mur ?