? — Boxer. Je n’ai plus que ça, la boxe. Il descendit sur le parking, et se mit à exécuter des chorégraphies guerrières sous les regards inquiets des clients du restaurant voisin. Je le rejoignis et il se mit face à moi en position de garde. Il s’essaya à des enchaînements de directs, mais même lorsqu’il boxait, ce n’était plus la même chose. — Au fond, pourquoi êtes-vous venu ici ? me demanda-t-il entre deux attaques du droit. — Pourquoi ? Mais pour vous voir… — Et pourquoi vouliez-vous tant me voir ? — Mais parce que nous sommes amis ! — Mais justement, Marcus, c’est ça que vous ne comprenez pas : nous ne pouvons plus être amis. — Qu’est-ce que vous me racontez, Harry ? — La vérité. Je vous aime comme un fils. Et je vous aimerai toujours. Mais nous ne pourrons plus être amis à l’avenir. — Pourquoi ? À cause de la maison ? Je paierai, je vous ai dit ! Je paierai ! — Vous ne comprenez toujours pas, Marcus. Ce n’est pas à cause de la maison. Je baissai ma garde un instant et il m’infligea une succession de coups directement dans le haut de l’épaule droite. — Tenez votre garde, Marcus ! Si ç’avait été votre tête, je vous assommais ! — Mais je m’en fous de ma garde ! Je veux savoir ! Je veux comprendre ce que signifie votre petit jeu de devinettes ! — Ce n’est pas un jeu. Le jour où vous comprendrez, vous aurez résolu toute cette affaire. Je m’arrêtai net. — Bon Dieu, de quoi êtes-vous en train de me parler ? Vous me cachez des choses, c’est ça ? Vous ne m’avez pas dit toute la vérité ? — Je vous ai tout dit, Marcus. La vérité est entre vos mains. — Je ne comprends pas. — Je sais. Mais lorsque vous aurez compris, tout sera différent. Vous vivez une étape cruciale de votre vie. Je m’assis à même le béton, dépité. Il se mit à crier que ce n’était pas le moment de m’asseoir. — Relevez-vous, relevez-vous ! hurla-t-il. Nous pratiquons le noble art de la boxe ! Mais je n’en avais plus rien à faire de son noble art de la boxe. — La boxe n’a de sens pour moi qu’à travers vous, Harry ! Vous vous rappelez du championnat de boxe en 2003 ? — Bien sûr que je m’en rappelle… Comment pourrais-je oublier ? — Mais alors pourquoi ne serions-nous plus amis ? — À cause des livres. Les livres nous ont unis et maintenant, ils nous séparent. C’était écrit. — C’était écrit ? Comment ça ? — Tout est dans les livres… Marcus, je savais que ce moment viendrait dès le jour où je vous ai vu. — Mais quel moment ? — C’est à cause du livre que vous êtes en train d’écrire. — Ce livre ? Mais si vous voulez, je renonce au livre ! Vous voulez qu’on annule tout ? Eh bien voilà, c’est annulé ! Plus de livre ! Plus rien ! — Ça ne servirait malheureusement à rien. Si ce n’est pas celui-là, ce sera un autre. — Harry, qu’êtes-vous en train de me raconter ? Je ne comprends rien. — Vous allez faire ce livre et ce sera un livre magnifique, Marcus. J’en suis très heureux, surtout ne vous méprenez pas. Mais nous arrivons au moment de la séparation. Un écrivain s’en va, et un autre naît. Vous allez prendre la relève, Marcus. Vous allez devenir un immense écrivain. Vous avez vendu les droits de votre manuscrit pour un million de dollars ! Un million de dollars ! Vous allez devenir quelqu’un de très grand, Marcus. Je l’ai toujours su. — Mais au nom du Ciel, qu’est-ce que vous essayez de me dire ? — Marcus, la clé est dans les livres. Elle est sous vos yeux. Regardez, regardez bien ! Voyez-vous où nous sommes ? — Nous sommes sur le parking d’un motel ! — Non ! Non, Marcus ! Nous sommes aux origines du mal ! Et voici plus de trente ans que je redoute ce moment. * Salle de boxe du campus de l’université de Burrows, février 2003 — Vous placez mal vos frappes, Marcus. Vous tapez bien, mais vous avez toujours la première phalange du majeur qui dépasse trop et qui frotte au moment de l’impact. — Quand j’ai les gants, je ne le sens plus. — Vous devez savoir boxer poings nus. Les gants ne servent qu’à ne pas tuer votre adversaire. Vous le sauriez si vous cogniez autre chose que ce sac. — Harry… Selon vous, pourquoi est-ce que je boxe toujours tout seul ? — Demandez-le à vous-même. — Parce que j’ai peur, je crois. J’ai peur de l’échec. — Mais quand vous êtes allé dans cette salle de Lowell, sur mon conseil, et que vous vous êtes fait massacrer par ce grand Noir, qu’avez-vous ressenti ? — De la fierté. Après coup, j’ai ressenti de la fierté. Le lendemain, quand j’ai regardé les bleus sur mon corps, je les ai aimés : je m’étais dépassé, j’avais osé ! J’avais osé me battre ! — Donc vous considérez avoir gagné… — Au fond, oui. Même si, techniquement, j’ai perdu le combat, j’ai l’impression d’avoir gagné ce jour-là. — La réponse est là : peu importe de gagner ou de perdre, Marcus. Ce qui compte, c’est le chemin que vous parcourez entre le gong du premier round et le gong final. Le résultat du match, au fond, n’est qu’une information pour le public. Qui a le droit de dire que vous avez perdu, si vous, vous pensez avoir gagné ? La vie c’est comme une course à pied, Marcus : il y aura toujours des gens qui seront plus rapides ou plus lents que vous. Tout ce qui compte au final, c’est la vigueur que vous avez mise à parcourir votre chemin. — Harry, j’ai trouvé cette affiche