Je ne pense pas que quelqu’un va mettre une bombe chez vous, Maman. — Nous mourrons d’une bombe ! Et sans jamais avoir connu la joie d’être grands-parents. Voilà, es-tu content de toi ? Figure-toi que l’autre jour, ton père a été suivi par une grosse voiture noire jusque devant la maison. Papa s’est précipité à l’intérieur et la voiture est allée se garer dans la rue, juste à côté. — Avez-vous appelé lapolice ? — Évidemment. Deux voitures sont arrivées, sirènes hurlantes. — Et ? — C’était les voisins. Ces diables ont acheté une nouvelle voiture ! Sans même nous prévenir. Une nouvelle voiture, tsss ! Alors que tout le monde dit qu’il va y avoir une immense crise économique, eux, ils achètent une nouvelle voiture ! C’est pas suspect, ça ? Je pense que le mari trempe dans le trafic de drogue ou quelque chose comme ça. — Maman, qu’est-ce que tu racontes comme idioties ? — Je sais ce que je dis ! Et ne parle pas comme ça à ta pauvre mère qui risque de mourir d’une minute à l’autre d’un attentat à la bombe ! Où en est ton livre ? — Il avance très bien. Je dois l’avoir terminé dans quatre semaines. — Et comment finit-il ? C’est peut-être celui qui a tué la petite qui veut te tuer. — C’est mon seul problème : je ne sais toujours pas comment le livre se termine. L’après-midi du lundi 21 juillet, Gahalowood débarqua dans ma suite alors que j’étais en train d’écrire le chapitre où Nola et Harry décident de partir ensemble pour le Canada. Il était dans un état d’excitation avancé, et commença par se servir une bière dans le mini-bar. — J’étais chez Elijah Stern, me dit-il. — Stern ? Sans moi ? — Je vous rappelle que Stern a déposé plainte contre votre bouquin. Bref, je viens justement vous raconter… Gahalowood m’expliqua qu’il avait débarqué à l’improviste chez Stern, pour ne pas rendre sa venue officielle, et que c’était l’avocat de Stern, Bo Sylford, un ténor du barreau de Boston, qui l’avait accueilli en sueur et en tenue de sport, en lui disant : « Donnez-moi cinq minutes, sergent. Je prends une douche rapide et je suis à vous. » — Une douche ? demandai-je. — Comme je vous dis, l’écrivain : ce Sylford déambulait à moitié nu dans le hall. J’ai patienté dans un petit salon, puis il est revenu, en costume, accompagné de Stern qui m’a dit : « Alors, sergent, vous avez fait la connaissance de mon compagnon. » — De son compagnon ? répétai-je. Vous êtes en train de me dire que Stern est… — Homosexuel. Ce qui voudrait dire qu’il n’a vraisemblablement jamais ressenti la moindre attirance pour Nola Kellergan. — Mais qu’est-ce que tout ça veut dire ? demandai-je. — C’est la question que je lui ai posée. Il était assez ouvert à la discussion. Stern s’était dit très agacé par mon livre ; il considérait que je ne savais pas de quoi je parlais. Gahalowood avait alors saisi la balle au bond et lui avait proposé d’apporter quelques éclaircissements à l’enquête : — Monsieur Stern, avait-il dit, à la lumière de ce que je viens d’apprendre à propos de votre… préférence sexuelle, pouvez-vous dire quel genre de relation il y a eu entre Nola et vous ? — Je vous l’ai dit depuis le début, avait répondu Stern sans sourciller. Une relation de travail. — Une relation de travail ? — C’est lorsque quelqu’un fait quelque chose pour vous et que vous le payez en retour, sergent. En l’occurrence, elle posait. — Alors Nola Kellergan venait vraiment ici poser pour vous ? — Oui. Mais pas pour moi. — Pas pour vous ? Mais pour qui alors ? — Pour Luther Caleb. — Pour Luther ? Mais pourquoi ? — Pour qu’il puisse prendre son pied. La scène qu’avait alors racontée Stern s’était déroulée un soir de juillet 1975. Stern ne se rappelait plus la date exacte, mais c’était vers la fin du mois. Mes recoupements permirent d’établir que cela avait dû se passer juste avant le départ pour Martha’s Vineyard. * Concord. Fin juillet 1975 Il était déjà tard. Stern et Luther étaient seuls dans la maison, occupés à jouer aux échecs sur la terrasse. La sonnerie de la porte d’entrée retentit soudain, et ils se demandèrent qui pouvait bien venir à une heure pareille. C’est Luther qui alla ouvrir. Il revint sur la terrasse accompagné d’une ravissante jeune fille blonde aux yeux rougis par les larmes. Nola. — Bonsoir, Monsieur Stern, dit-elle timidement. Je vous prie de bien vouloir excuser ma venue aussi impromptue. Mon nom est Nola Kellergan et je suis la fille du pasteur d’Aurora. — Aurora ? Tu as fait le trajet depuis Aurora ? demanda-t-il. Comment es-tu venue jusqu’ici ? — J’ai fait du stop, Monsieur Stern. Il fallait absolument que je vous parle. — Est-ce qu’on se connaît ? — Non, Monsieur. Mais j’ai une requête de première importance. Stern contempla cette petite jeune femme aux yeux pétillants mais tristes, qui venait le trouver au milieu de la soirée pour une requête de première importance. Il la fit asseoir dans un fauteuil confortable, et Caleb lui apporta un verre de limonade et des biscuits. — Je t’écoute, lui dit-il, presque amusé de la scène, lorsqu’elle eut bu sa limonade d’une traite. Qu’as-tu de si important à me demander ? — Encore une fois, Monsieur Stern, je vous prie de m’excuser de vous déranger à une heure pareille. Mais c’est un cas de force majeure. Je viens vous voir en toute confidentialité pour… Vous demander de m’engager. — De t’engager ? Mais de t’engager en tant que quoi ? — En tant que ce que vous voudrez, Monsieur. Je ferai n’importe quoi pour vous. — T’engager ? répéta Stern qui ne comprenait pas bien. Mais pourquoi donc ? As-tu besoin d’argent, ma petite ? — En échange, je voudrais