l’équipe de basket. Je n’ai jamais réussi à voir le nom du destinataire, mais une fois j’ai aperçu que c’était à Aurora. Je m’étais demandé quel était l’intérêt d’écrire à quelqu’un habitant Aurora depuis Aurora. Lorsque nous sortîmes de chez Stefanie Larjinjiak, Gahalowood me regarda avec de grands yeux circonspects. Il dit : — Mais qu’est-ce qui est en train de se passer, l’écrivain ? — J’allais vous poser la question, sergent. Selon vous, quedevons-nous faire à présent ? — Ce que nous aurions dû faire il y a longtemps : aller à Jackson, Alabama. Vous aviez posé la bonne question depuis toujours, l’écrivain : que s’est-il passé en Alabama ? 4. Sweet home Alabama “Lorsque vous arrivez en fin de livre, Marcus, offrez à votre lecteur un rebondissement de dernière minute. — Pourquoi ? — Pourquoi ? Mais parce qu’il faut garder le lecteur en haleine jusqu’au bout. C’est comme quand vous jouez aux cartes : vous devez garder quelques atouts pour la fin.” Jackson, Alabama, 28 octobre 2008 Et nous débarquâmes en Alabama. À notre arrivée à l’aéroport de Jackson, nous fûmes accueillis par un jeune officier de la police d’État, Philip Thomas, que Gahalowood avait contacté quelques jours plus tôt. Il se tenait dans le secteur des arrivées, en uniforme, droit comme un i, chapeau sur les yeux. Il salua Gahalowood avec déférence, puis, me regardant, il releva légèrement son chapeau. — Est-ce que je ne vous aurais pas déjà vu quelque part ? me demanda-t-il. À la télévision ? — Peut-être, répondis-je. — Je vais vous aider, intervint Gahalowood. C’est de son livre que tout le monde parle. Méfiez-vous de lui, il est capable de générer un bordel dont vous n’avez pas idée. — Alors la famille Kellergan est celle que vous décrivez dans votre livre ? me demanda l’officier Thomas en essayant de masquer son étonnement. — Exact, répondit encore Gahalowood à ma place. Restez loin de ce type, officier. Moi-même, je menais une existence paisible jusqu’à ce que je le rencontre. L’officier Thomas avait pris son rôle très au sérieux. À la demande de Gahalowood, il nous avait préparé un petit dossier sur les Kellergan, que nous parcourûmes dans un restaurant proche de l’aéroport. — David J. Kellergan est né à Montgomery en 1923, nous expliqua Thomas. Il y a fait ses études de théologie avant de devenir pasteur et de venir à Jackson pour officier au sein de la paroisse Mt Pleasant. Il s’est marié avec Louisa Bonneville en 1955. Ils habitaient une maison d’un quartier tranquille du nord de la ville. En 1960, Louisa Kellergan a donné naissance à une fille, Nola. Il n’y a rien de plus à signaler. Une famille tranquille et croyante de l’Alabama. Jusqu’à ce drame, en 1969. — Un drame ? répéta Gahalowood. — Il y a eu un incendie. Une nuit, la maison a brûlé. Louisa Kellergan est morte dans l’incendie. Thomas avait joint au dossier des copies d’articles de journaux de l’époque. Incendie mortel à Lower Street Une femme est morte hier soir dans l’incendie de sa maison, sur Lower Street. D’après les pompiers, une bougie restée allumée pourrait être à l’origine du drame. La maison a été entièrement détruite. La victime est la femme d’un pasteur de la région. Un extrait du rapport de police indiquait que la nuit du 30 août 1969, vers une heure du matin, alors que le révérend David Kellergan s’était rendu au chevet d’un paroissien mourant, Louisa et Nola furent surprises par un incendie durant leur sommeil. C’est en arrivant devant sa maison que le révérend remarqua un intense dégagement de fumée. Il se précipita à l’intérieur : l’étage était déjà en feu. Il parvint cependant à gagner la chambre de sa fille ; il la trouva dans son lit, à moitié inconsciente. Il la porta jusque dans le jardin puis voulut retourner chercher sa femme, mais l’incendie s’était désormais propagé aux escaliers. Des voisins, alertés par les cris, accoururent mais ils ne purent que constater leur impuissance. Lorsque les pompiers arrivèrent, l’étage entier s’était embrasé : des flammes jaillissaient par les fenêtres et dévoraient le toit. Louisa Kellergan fut retrouvée morte, asphyxiée. Le rapport de police conclut qu’une bougie restée allumée avait vraisemblablement mis le feu aux rideaux avant que l’incendie se propage rapidement au reste de la maison, bâtie en planches. Le révérend Kellergan précisa d’ailleurs dans sa déclaration que sa femme allumait souvent une bougie parfumée sur sa commode avant de s’endormir. — La date ! m’écriai-je en lisant le rapport. Regardez la date de l’incendie, sergent ! — Nom de Dieu : le 30 août 1969 ! — L’officier qui a mené l’enquête a longtemps eu des doutes sur le père, expliqua Thomas. — Comment le savez-vous ? — Je lui ai parlé. Il s’appelle Edward Horowitz. Il est à la retraite maintenant. Il passe ses journées à retaper son bateau, devant sa maison. — Est-il possible d’aller le voir ? demanda Gahalowood. — J’ai déjà pris rendez-vous. Il nous attend à trois heures. L’inspecteur à la retraite Horowitz se tenait devant sa maison, impassible, ponçant avec application la coque d’un canot en bois. Comme le temps était menaçant, il avait ouvert la porte de son garage pour s’en servir comme d’un abri. Il nous invita à piocher dans le pack de bières éventré qui traînait par terre et nous parla sans interrompre son travail, mais en nous faisant comprendre que nous avions toute son attention. Il revint sur l’incendie de la maison des Kellergan et nous répéta ce dont nous avions déjà pris connaissance en lisant le rapport de police, sans beaucoup plus de détails. — Au fond, cet incendie, c’était une drôle d’histoire, conclut-il. — Comment ça ? demandai-je. — On a longtemps pensé que David Kellergan avait mis le feu à la maison et tué sa femme. Il n’y a aucune preuve de sa version des faits : comme par miracle, il arrive à temps pour sauver sa fille, mais juste trop