une image de son entrée dans la salle d’audience du palais de justice de Concord, menotté, déchu, les cheveux en bataille, les traits tirés, la mine défaite. En médaillon, un portrait de Nola et un de Deborah Cooper. Et ce titre : QU’A FAIT HARRY QUEBERT ? Erne Pinkas arriva peu après moi et vint s’asseoir à ma table avec sa tasse de café. — Je t’ai vu à la télévision hier soir, me dit-il. Tu viens t’ins-taller ici ? — Oui, peut-être. — Pour quoi faire ? — Je n’en sais rien. Pour Harry. — Il est innocent, hein ? Je peux pas croire qu’il ait fait une chose pareille… C’est insensé. — Je ne sais plus, Erne. À ma demande, Pinkas me raconta comment, quelques jours plus tôt, la police avait déterré les restes de Nola à Goose Cove, par un mètre de profondeur. Ce jeudi-là, tout le monde à Aurora avait été alerté par les sirènes des voitures de police qui avaient afflué de tout le comté, des patrouilles de l’autoroute aux véhicules banalisés de la criminelle, et même un fourgon de la police scientifique. — Quand on a appris que c’était probablement les restes de Nola Kellergan, m’expliqua Pinkas, ça a été un choc pour tout le monde ! Personne ne pouvait le croire : depuis tout ce temps, la petite était juste là, sous nos yeux. Je veux dire, combien de fois je suis venu chez Harry, sur cette terrasse, boire un scotch. Quasiment à côté d’elle… Dis, Marcus, il a vraiment écrit ce livre pour elle ? Je peux pas croire qu’ils aient vécu une histoire ensemble… Tu en savais quelque chose, toi ? Pour ne pas avoir à répondre, je fis tourner ma cuillère à l’intérieur de ma tasse jusqu’à créer un tourbillon. Je dis simplement : — C’est un gros bordel, Erne. Peu après, Travis Dawn, le chef de la police d’Aurora et par ailleurs le mari de Jenny, s’installa à son tour à table. Il faisait partie de ceux que je connaissais depuis toujours à Aurora : c’était un homme de caractère doux, la soixantaine blanchissante, le genre de flic de campagne bonne pâte qui n’effrayait plus personne depuis longtemps. — Désolé, fiston, me dit-il en me saluant. — De quoi ? — De cette histoire qui t’explose en pleine figure. Je sais que tu es très proche de Harry. Ça ne doit pas être facile pour toi. Travis était la première personne à se soucier de ce que je pouvais ressentir. Je hochai de la tête et je demandai : — Pourquoi est-ce que, depuis le temps que je viens ici, je n’ai jamais entendu parler de Nola Kellergan ? — Parce que jusqu’à ce qu’on retrouve son corps à Goose Cove, c’était de l’histoire ancienne. Le genre d’histoire qu’on n’aime pas trop se rappeler. — Travis, que s’est-il passé ce 30 août 1975 ? Et qu’est-il arrivé à cette Deborah Cooper ? — Sale affaire, Marcus. Très sale affaire. Que j’ai vécue au premier plan parce que j’étais de service ce jour-là. À l’époque, je n’étais qu’un simple agent. C’est moi qui ai reçu l’appel de la centrale… Deborah Cooper était une gentille petite vieille qui habitait seule depuis la mort de son mari dans une maison isolée à l’orée de la forêt de Side Creek. Tu vois où est Side Creek ? C’est là où commence cette immense forêt, deux miles après Goose Cove. Je me souviens bien de la mère Cooper : à cette époque, je n’étais pas dans la police depuis longtemps, mais elle appelait régulièrement. Surtout la nuit, pour signaler des bruits suspects autour de chez elle. Elle avait la pétoche dans cette grande baraque aux abords de la forêt, et elle avait besoin quequelqu’un vienne la rassurer de temps en temps. Chaque fois, elle s’excusait du dérangement et proposait aux agents qui s’étaient déplacés des gâteaux et du café. Et le lendemain elle venait au poste pour nous apporter un petit quelque chose. Une gentille petite vieille, quoi. Le genre à qui tu rends toujours volontiers service. Bref, ce 30 août 1975, la mère Cooper compose le numéro d’urgence de la police et explique avoir aperçu une fille poursuivie par un homme, dans la forêt. J’étais le seul agent en patrouille à Aurora et je me suis immédiatement rendu chez elle. C’était la première fois qu’elle appelait en plein jour. Quand je suis arrivé, elle attendait devant sa maison. Elle m’a dit : « Travis, vous allez croire que je suis folle, mais là j’ai vraiment vu quelque chose d’étrange. » Je suis allé inspecter l’orée de la forêt, là où elle avait vu la jeune fille : j’ai trouvé un morceau de tissu rouge. J’ai immédiatement jugé qu’il fallait prendre l’affaire au sérieux et j’ai alors prévenu le Chef Pratt, le chef de la police d’Aurora à cette époque. Il était en congé, mais il est venu aussitôt. La forêt est immense, nous n’étions pas trop de deux pour aller y jeter un œil. Nous nous sommes enfoncés dans les bois : au bout d’un bon mile, nous avons trouvé des traces de sang, des cheveux blonds, d’autres lambeaux de tissu rouge. Nous n’avons pas eu le temps de nous poser plus de questions, parce qu’à cet instant, un coup de feu a retenti depuis la maison de Deborah Cooper… Nous nous sommes précipités là-bas : nous avons retrouvé la mère Cooper dans sa cuisine, qui gisait dans son sang. On a appris ensuite qu’elle venait de rappeler la centrale pour prévenir que la gamine qu’elle avait vue un peu plus tôt venait de se réfugier chez elle. — La fille était revenue dans la maison ? — Oui. Pendant qu’on était dans la forêt, elle était réapparue, en sang, cherchant de l’aide. Mais à notre arrivée, hormis le cadavre de la mère Cooper, il n’y avait plus personne dans la maison. C’était complètement fou. — Et cette fille, c’était Nola ? demandai-je.