réalise qu’une personne que vous avez toujours admirée et prise en exemple vous a trahi et vous a menti ? Elle eut un instant de réflexion puis elle me dit : — Ça m’est arrivé. Avec mon premier mari. Je l’ai retrouvé dans un lit avec ma meilleure amie. — Et qu’avez-vous fait ? — Rien. Je n’ai rien dit. Je n’ai rien fait. C’était dans les Hamptons, on était partis pour le week-end avec ma meilleure amie et son mari, dans un hôtel du bord de l’océan. Le samedi, en fin de journée, je suis allée me promener le long de l’océan. Toute seule, parce que mon mari m’avait dit qu’il était fatigué. Je suis revenue beaucoup plus tôt que prévu. Se promener toute seule n’était pas si amusant finalement. Je suis retournée à ma chambre, j’ai ouvert la porte avec la clé magnétique et là, je les ai vus, dans le lit. Lui étalé sur elle, sur ma meilleure amie. C’est fou, avec ces clés magnétiques, vous pouvez entrer dans les chambres sans faire le moindre bruit. Ils ne m’ont ni vue, ni entendue. Je les ai regardés quelques instants, j’ai regardé mon mari se secouer dans tous les sens pour la faire gémir comme un petit chien, puis je suis ressortie de la pièce sans faire de bruit, je suis allée vomir dans les toilettes de la réception et je suis repartie me promener. Je suis rentrée une heure plus tard : mon mari était au bar de l’hôtel en train de boire un gin et de rire avec le mari de ma meilleure amie. Je n’ai rien dit. On a tous dîné ensemble. J’ai fait comme si de rien n’était. Le soir, il s’est endormi comme une masse, il m’a dit que ne rien faire, ça l’épuisait. Je n’ai rien dit. Je n’ai rien dit pendant six mois. — Et finalement, vous avez demandé le divorce… — Non. Il m’a quittée pour elle. — Vous regrettez de ne pas avoir agi ? — Tous les jours. — Donc je devrais agir. C’est ce que vous essayez de me dire ? — Oui. Agissez, Marcus. Ne soyez pas une pauvre gourde trompée de mon espèce. Je souris. — Vous êtes tout, sauf une gourde, Denise. — Marcus, que s’est-il passé la semaine dernière ? Qu’avez-vous découvert ? * 5 jours plus tôt Le 31octobre, le professeur Gideon Alkanor, l’un des grands spécialistes en pédopsychiatrie de la côte Est et que Gahalowood connaissait bien, confirma ce qui était désormais une évidence : Nola souffrait de troubles psychiatriques importants. Le lendemain de notre retour de Jackson, Gahalowood et moi descendîmes en voiture jusqu’à Boston, où Alkanor nous reçut dans son bureau du Children’s Hospital. Sur la base des éléments qui lui avaient préalablement été transmis, il considéra que l’on pouvait établir un diagnostic de psychose infantile. — En gros, qu’est-ce que ça veut dire ? trépigna Gahalowood. Alkanor retira ses lunettes et en nettoya les verres lentement, comme pour réfléchir à ce qu’il allait dire. Il finit par se tourner vers moi : — Ça veut dire que je crois que vous avez raison, Monsieur Goldman. J’ai lu votre livre, il y a quelques semaines. À la lumière de ce que vous décrivez et des éléments que m’a rapportés Perry, je dirais que Nola perdait parfois pied avec la réalité. C’est probablement dans un de ces moments de crise, qu’elle a mis le feu à la chambre de sa mère. Cette nuit du 30 août 1969, Nola voit son rapport à la réalité faussé : elle veut tuer sa mère mais à ce moment précis, pour elle tuer ne signifie rien. Elle accomplit un geste dont elle n’a pas conscience de la portée. À ce premier épisode traumatique, s’ajoute ensuite celui de l’exorcisme dont le souvenir pouvait parfaitement être le déclencheur de crises de dédoublement de personnalité où Nola devient la mère qu’elle a elle-même tuée. Et c’est là que tout se complique : lorsque Nola perdait pied avec la réalité, le souvenir de la mère et de son acte venait la hanter. Je restai stupéfait un instant. — Alors vous voulez dire que… Alkanor acquiesça de la tête avant que je n’aie pu finir ma phrase et dit : — Nola se battait elle-même lors de moments de décompensation. — Mais qu’est-ce qui peut produire ces crises ? demanda Gahalowood. — Probablement des variations émotionnelles importantes : un épisode de stress, une grande tristesse. Ce que vous décrivez dans votre livre, Monsieur Goldman : la rencontre avec Harry Quebert, dont elle tombe éperdument amoureuse, puis le rejet par celui-ci, qui la pousse même à essayer de se suicider. On est dans un schéma presque « classique », je dirais. Lorsque les émotions s’emballent, elle décompense. Et lorsqu’elle décompense, elle voit arriver sa mère, qui vient la punir de ce qu’elle lui a fait. Pendant toutes ces années, Nola et sa mère n’avaient fait qu’un. Il nous en fallait la confirmation par le père Kellergan et le samedi 1er novembre 2008, nous nous rendîmes en délégation au 245 Terrace Avenue : il y avait Gahalowood, moi, et Travis Dawn, que nous avions informé de ce que nous avions appris en Alabama et dont Gahalowood avait demandé la présence pour rassurer David Kellergan. Lorsque ce dernier nous trouva devant sa porte, il déclara d’emblée : — Je n’ai rien à vous dire. Ni à vous, ni à personne. — C’est moi qui ai des choses à vous dire, expliqua calmement Gahalowood. Je sais ce qui s’est passé en Alabama en mars 1969. Je sais pour l’incendie, je sais tout. — Vous ne savez rien. — Tu devrais les écouter, dit Travis. Laisse-nous donc entrer, David. Nous serions mieux à l’intérieur pour discuter. David Kellergan finit par céder ; il nous fit entrer et nous guida vers la cuisine. Il se servit une tasse de café, ne nous en proposa pas et s’assit à la table. Gahalowood et Travis s’installèrent face