fameuse boîte avec la lettre et les photos ? Je ne l’ai pas retrouvée chez vous. Il n’eut pas le temps de répondre : la porte de la salle s’ouvrit et il me fit signe de me taire. C’était Roth. Il nous rejoignit autour de la table et, pendant qu’il s’installait, Harry se saisit discrètement du carnet de notes que j’avais déposé devant moi et y inscrivit quelques mots que je ne pus pas lire sur le moment. Roth commença par donner de longues explications sur le déroulement de l’affaire et sur les procédures. Puis, après une demi-heure de soliloque, il demanda à Harry : — Y aurait-il un détail que vous auriez omis de me confier à propos de Nola ? Je dois tout savoir, c’est très important. Il y eut un silence. Harry nous fixa longuement puis il dit : — Il y a effectivement quelque chose que vous devez savoir. C’est à propos du 30 août 1975. Ce soir-là, ce fameux soir où Nola a disparu, elle devait me rejoindre… — Vous rejoindre ? répéta Roth. — La police m’a demandé ce que je faisais le soir du 30 août 1975, et j’ai dit que j’étais en déplacement hors de la ville. J’ai menti. C’est le seul point à propos duquel je n’ai pas dit la vérité. Cette nuit-là, je me trouvais à proximité d’Aurora, dans la chambre d’un motel situé au bord de la route 1, en direction du Vermont. Le Sea Side Motel. Il existe toujours. J’étais dans la chambre 8, assis sur le lit, à attendre, parfumé comme un adolescent, avec une brassée d’hortensias bleus, ses fleurs préférées. Nous avions rendez-vous à dix-neuf heures, et je me souviens que j’attendais et qu’elle ne venait pas. À vingt et une heures, elle avait deux heures de retard. Elle n’avait jamais été en retard. Jamais. Je mis les hortensias à tremper dans le lavabo, j’allumai la radio pour me distraire. C’était une nuit lourde, orageuse, j’avais trop chaud, j’étouffais dans mon costume. Je sortis le billet de ma poche et le relus dix fois, peut-être cent. Ce billet qu’elle m’avait écrit quelques jours plus tôt, ce petit mot d’amour que je ne pourrai jamais oublier et qui disait : Ne vous en faites pas, Harry, ne vous en faites pas pour moi, je me débrouillerai pour vous retrouver là-bas. Attendez-moi dans la chambre 8, j’aime ce chiffre, c’est mon chiffre préféré. Attendez-moi dans cette chambre à 19 heures. Ensuite nous partirons pour toujours. Je vous aime tant. Très tendrement. Nola « Je me souviens que le speaker de la radio annonça vingt-deux heures. Vingt-deux heures, et toujours pas de Nola. Et je finis par m’endormir, tout habillé, étendu sur le lit. Lorsque je rouvris les yeux, la nuit avait passé. La radio marchait toujours, c’était le bulletin de sept heures du matin : …Alerte générale dans la région d’Aurora après la disparition d’une adolescente de quinze ans, Nola Kellergan, hier soir, aux environs de dix-neuf heures. La police recherche toute personne susceptible de lui fournir des informations […] Au moment de sa disparition, Nola Kellergan portait une robe rouge […] Je me levai d’un bond, paniqué. Je m’empressai de me débarrasser des fleurs et je partis aussitôt pour Aurora, débraillé et les cheveux en bataille. La chambre était payée d’avance. « Je n’avais jamais vu autant de policiers à Aurora. Il y avait des véhicules de tous les comtés. Sur la route 1, un grand barrage contrôlait les voitures qui entraient et sortaient de la ville. Je vis le chef de la police, Gareth Pratt, un fusil à pompe à la main : «— Chef, je viens d’entendre à la radio, dis-je. «— Saloperie, saloperie, répondit-il. «— Que s’est-il passé ? «— Personne ne le sait : Nola Kellergan a disparu de chez elle. Elle a été vue près de Side Creek Lane hier soir et depuis, plus la moindre trace d’elle. Toute la région est bouclée, la forêt est fouillée. « À la radio, on donnait en boucle sa description : Jeune fille, blanche, 5,2 pieds de haut, cent livres, cheveux longs blonds, yeux verts, vêtue d’une robe rouge. Elle porte un collier en or avec le prénom NOLA inscrit dessus. Robe rouge, robe rouge, robe rouge, répétait la radio. La robe rouge était sa préférée. Elle l’avait mise pour moi. Voilà. Voilà ce que je faisais la nuit du 30 août 1975. Roth et moi restâmes interdits. — Vous deviez vous enfuir ensemble ? dis-je. Le jour de sa disparition, vous deviez fuir ensemble ? — Oui. — C’est pour ça que vous avez dit que c’était de votre faute, lorsque vous m’avez téléphoné, l’autre jour ? Vous aviez fixé un rendez-vous ensemble et elle a disparu en s’y rendant… Il hocha la tête, consterné : — Je pense que, sans ce rendez-vous, elle serait peut-être encore en vie… Lorsque nous sortîmes de la salle, Roth me dit que cette histoire de fuite organisée était une catastrophe et qu’elle ne devait filtrer sous aucun prétexte. Si l’accusation l’apprenait, Harry était foutu. Nous nous séparâmes sur le parking et j’attendis d’être dans ma voiture pour ouvrir mon carnet et lire ce que Harry y avait écrit : Marcus — Sur mon bureau, il y a un pot en porcelaine. Tout au fond, vous trouverez une clé. C’est la clé de mon vestiaire au fitness de Montburry. Casier 201. Tout est là. Brûlez tout. Je suis en danger. Montburry était une ville voisine d’Aurora, située à une dizaine de miles plus à l’intérieur des terres. Je m’y rendis l’après-midi même, après être passé par Goose Cove et avoir trouvé la clé dans le pot, dissimulée parmi des trombones. Il n’y avait qu’un seul fitness à Montburry, installé dans un bâtiment moderne tout en vitres sur l’artère principale de la ville. Dans le vestiaire désert, je trouvai le casier 201, que la clé ouvrit. À l’intérieur, il y avait un survêtement, des sucres de raisin, des gants