génie, hein ? Vous avez tort. Votre travail est bâclé et par conséquent il ne vaut rien. Tout reste à faire. Vous me suivez ? — Pas vraiment… J’étais en colère : comment osait-il, tout Quebert qu’il était ? Comment osait-il s’adresser ainsi à quelqu’un qu’on surnommait le Formidable ? Il reprit : — Je vais vous donner un exemple très simple. Vous êtes un bon boxeur. C’est un fait. Vous savez vous battre. Mais regardez-vous, vous ne vous mesurez qu’à ce pauvre type, ce maigrelet que vous cognez comme un sourd avec cette espèce de contentement de vous-même qui me donne envie de vomir. Vous ne vous mesurez qu’à lui car vous êtes certain de le dominer. Ceci fait de vous un faible, Marcus. Un trouillard. Une couille molle. Un nada, un rien du tout, un bluffeur, un donneur de bonsoirs. Vous êtes de la poudre aux yeux. Et le pire, c’est que vous vous en contentez parfaitement. Mesurez-vous à un véritable adversaire ! Ayez ce courage ! La boxe ne ment jamais, monter sur un ring est un moyen très fiable de savoir ce que l’on vaut : soit l’on terrasse, soit l’on est terrassé, mais on ne peut pas se mentir, ni à soi-même, ni aux autres. Mais vous, vous vous arrangez toujours pour vous défiler. Vous êtes ce qu’on appelle un imposteur. Vous savez pourquoi la revue mettait vos textes en fin de journal ? Parce qu’ils étaient mauvais. Tout simplement. Et pourquoi ceux de Reinhartz récoltaient tous les honneurs ? Parce qu’ils étaient très bons. Cela aurait pu vous donner envie de vous surpasser, de travailler comme un fou et de produire un texte magnifique, mais c’était tellement plus simple de faire votre petit coup d’État, d’effacer Reinhartz et de vous publier vous-même plutôt que de vous remettre en question. Laissez-moi deviner, Marcus, vous avez fonctionné comme ça toute votre vie. Est-ce que je me trompe ? J’étais fou de rage. Je m’écriai : — Vous ne savez rien, Harry ! J’étais très apprécié au lycée ! J’étais le Formidable ! — Mais regardez-vous, Marcus, vous ne savez pas tomber ! Vous avez peur de la chute. Et c’est pour cette raison, si vous n’y changez rien, que vous allez devenir un être vide et inintéressant. Comment peut-on vivre si l’on ne sait pas tomber ? Regardez-vous en face, bon sang, et demandez-vous ce que vous foutez à Burrows ! J’ai lu votre dossier ! J’ai parlé à Pergal ! Il était à deux doigts de vous foutre à la porte, petit génie ! Vous auriez pu faire Harvard, Yale, toute la Poison Ivy League si vous l’aviez voulu, mais non, il a fallu que vous veniez ici, parce que le Seigneur Jésus vous a doté d’une paire de couilles tellement petites que vous n’avez pas le cran de vous mesurer à de véritables adversaires. J’ai aussi appelé à Felton, j’ai parlé au principal, ce pauvre homme complètement dupe, qui m’a parlé du Formidable avec des larmes dans la voix. En venant ici, Marcus, vous saviez que vous seriez ce personnage invincible que vous avez créé de toutes pièces, ce personnage qui n’est pas réellement armé pour affronter la vraie vie. Ici, vous saviez d’avance que vous ne risquiez pas de chuter. Car je crois que c’est ça votre problème : vous n’avez pas encore saisi l’importance de savoir tomber. Et c’est ce qui causera votre perte si vous ne vous ressaisissez pas. À ces mots, il inscrivit, sur sa serviette, une adresse à Lowell, Massachusetts, qui se trouvait à une heure de route. Il me dit que c’était un club de boxe et qu’on y organisait tous les jeudis soir des combats ouverts à tous. Et il s’en alla en me laissant payer l’addition. Le lundi d’après, il n’y eut pas de Quebert à la salle de boxe, ni le lundi suivant. Dans l’amphithéâtre, il me donna du Monsieur et se montra dédaigneux. Finalement, je me décidai à aller le trouver à l’issue de l’un de ses cours. — Vous ne venez plus à la salle ? lui demandai-je. — Je vous aime bien, Marcus, mais comme je vous l’ai déjà dit, je crois que vous êtes un petit pleurnichard doublé d’un prétentieux, et mon temps est trop précieux pour le gaspiller avec vous. Vous n’êtes pas à votre place à Burrows et je n’ai rien à faire en votre compagnie. C’est ainsi que le jeudi suivant, furieux, j’empruntai la voiture de Jared et me rendis à la salle de boxe que Harry m’avait indiquée. C’était un vaste hangar, en pleine zone industrielle. Un endroit effrayant, avec beaucoup de monde à l’intérieur, l’air empestait la sueur et le sang. Sur le ring central, un combat d’une rare violence faisait rage, et les nombreux spectateurs agglutinés jusque contre les cordes poussaient des hurlements de bêtes. J’avais peur, j’avais envie de fuir, de m’avouer vaincu, mais je n’en eus même pas l’occasion : un Noir colossal, dont j’appris qu’il était le propriétaire de la salle, se pointa devant moi. « C’est pour boxer, whitey ? » me demanda-t-il. Je répondis que oui et il m’envoya me changer dans le vestiaire. Un quart d’heure plus tard, j’étais sur le ring, face à lui, pour un combat en deux rounds. Je me souviendrai toute ma vie de la dérouillée qu’il m’infligea ce soir-là, tant je crus que j’allais mourir. Je me fis littéralement massacrer, sous les vivats sauvages de la salle enchantée de voir le gentil petit étudiant blanc-bec venu de Newark se faire briser les pommettes. Malgré mon état, je mis un point d’honneur à tenir jusqu’au terme du temps réglementaire, question de fierté, attendant le coup de gong final pour m’écrouler au sol, K-O. Lorsque je rouvris les yeux, complètement sonné mais remerciant le Ciel de ne pas être mort, je vis Harry penché au-dessus de moi, avec une éponge et de l’eau. — Harry ? Qu’est-ce que vous faites ici ? Il me tamponna délicatement