devant la maison, une jolie bâtisse de planches, faisant face à l’océan et cernée par les bois. C’était un endroit magnifique mais complètement perdu. — Ça n’a pas changé, me dit Travis pendant que nous faisions le tour de la maison. La peinture a été refaite, c’est un peu plus clair qu’avant. Le reste est exactement comme c’était à l’époque. — Qui habite ici à présent ? — Un couple de Boston, qui vient passer les mois d’été. Ils ne viennent qu’en juillet et partent à la fin août. Le reste du temps, il n’y a personne. Il me montra la porte arrière, qui donnait sur la cuisine et reprit : — La dernière fois que j’ai vu Deborah Cooper en vie, elle était devant cette porte. Le Chef Pratt venait d’arriver : il lui a dit de rester bien sagement chez elle et de ne pas s’en faire, et nous sommes partis fouiller les bois. Qui aurait pu imaginer que vingt minutes plus tard, elle serait tuée d’une balle dans la poitrine. Tout en parlant, Travis prit la direction de la forêt. Je compris qu’il retournait sur le sentier qu’il avait emprunté avec le Chef Pratt, trente-trois ans plus tôt. — Qu’est devenu le Chef Pratt ? demandai-je en le suivant. — Il est à la retraite. Il habite toujours à Aurora, sur Mountain Drive. Tu l’as certainement déjà croisé. Un type plutôt costaud qui porte des pantalons de golf en toute circonstance. Nous nous enfonçâmes parmi les rangées d’arbres. À travers la végétation dense, on pouvait voir la plage, légèrement en contrebas. Après un bon quart d’heure de marche, Travis s’arrêta net devant trois pins bien droits. — C’était là, me dit-il. — Là quoi ? — Là que nous avons trouvé tout ce sang, des touffes de cheveux blonds, un morceau de tissu rouge. C’était atroce. Je reconnaîtrai toujours cet endroit : il y a plus de mousse sur les pierres, les arbres ont grandi, mais pour moi, rien n’a changé. — Qu’avez-vous fait ensuite ? — Nous avons compris qu’il se passait quelque chose de grave, mais nous n’avons pas eu le temps de nous attarder plus ici car le fameux coup de feu a retenti. C’est fou, nous n’avons rien vu venir… Je veux dire, on a forcément croisé la gamine ou son meurtrier, à un moment donné… Je sais pas comment on a pu passer à côté de ça… Je pense qu’ils étaient cachés dans les bosquets et qu’il l’empêchait de crier. La forêt est immense, ce n’est pas difficile d’y passer inaperçu. J’imagine qu’elle a fini par profiter d’un moment d’inattention de son agresseur pour se défaire de son étreinte et qu’elle a couru jusqu’à la maison pour chercher du secours. Il est venu la chercher dans la maison et s’est débarrassé de la mère Cooper. — Donc, quand vous entendez le coup, vous revenez immédiatement à la maison… — Oui. Nous refîmes le chemin en sens inverse et retournâmes à la maison. — Tout s’est passé à la cuisine, me dit Travis. Nola arrive de la forêt en appelant à l’aide ; la mère Cooper la recueille puis va au salon pour rappeler la police et prévenir que la gamine est là. Je sais que le téléphone est dans le salon parce que je l’avais moi-même utilisé une demi-heure plus tôt pour appeler le Chef Pratt. Pendant qu’elle téléphone, l’agresseur pénètre dans la cuisine pour récupérer Nola, mais à ce moment-là Cooper réapparaît et il l’abat. Puis il emmène Nola et la traîne jusqu’à sa voiture. — Où était cette voiture ? — Sur le bord de la route 1, là où elle longe cette maudite forêt. Viens, je vais te montrer. De la maison, Travis m’emmena à nouveau dans la forêt mais dans une tout autre direction cette fois, me guidant d’un pas sûr à travers les arbres. Nous débouchâmes rapidement sur la route 1. — La Chevrolet noire était là. À l’époque, les abords directs de la route étaient moins dégagés et elle était dissimulée par les buissons. — Comment sait-on que c’est le chemin qu’il a pris ? — Il y avait des traces de sang de la maison jusqu’ici. — Et la voiture ? — Évaporée. Comme je te le disais, un adjoint du shérif qui arrivait en renfort par cette route est tombé dessus par hasard. Une poursuite s’est engagée, on a dressé des barrages dans toute la région, mais il nous a semés. — Comment le meurtrier a-t-il fait pour passer entre les mailles du filet ? — Ça, je voudrais bien le savoir, et je dois dire qu’il y a beaucoup de questions que je me pose depuis trente-trois ans à propos de cette affaire. Tu sais, il n’y a pas un jour qui passe sans qu’en montant dans ma voiture de police, je me demande ce qui se serait passé si on avait rattrapé cette saloperie de Chevrolet. Peut-être qu’on aurait pu sauver la petite. — Alors tu penses qu’elle était à bord ? — Maintenant qu’on a retrouvé son corps à deux miles d’ici, je dirais que c’est certain. — Et tu penses aussi que c’était Harry qui conduisait cette Chevrolet noire, hein ? Il haussa les épaules. — Disons simplement qu’au vu des récents événements, je ne vois pas qui ça pourrait être d’autre. L’ancien chef de la police Gareth Pratt, que j’allai trouver le même jour, semblait être du même avis que son adjoint de l’époque quant à la culpabilité de Harry. Il me reçut sous son porche, en pantalons de golf. Sa femme, Amy, après nous avoir servi à boire, fit semblant de s’occuper des bacs de plantes ornant sa marquise pour écouter notre conversation, ce dont elle ne se cachait pas puisqu’elle commentait ce que disait son mari. — Je vous ai déjà vu, non ? me demanda Pratt. — Oui, je viens souvent à Aurora. — C’est ce gentil jeune homme qui a écrit ce livre, lui indiqua