maison de rêve qui correspondait exactement à ce que je cherchais : c’était Goose Cove. À l’instant où je suis arrivé devant cette maison, j’en suis tombé amoureux. C’était l’endroit qu’il me fallait : une retraite calme et sauvage, sans être complètement isolée non plus, car à quelques miles seulement d’Aurora. La ville me plaisait beaucoup également. La vie y semblait douce, les enfants jouaient dans les rues en toute insouciance, le taux de criminalité était inexistant ; c’était un endroit de carte postale. La maison de Goose Cove était bien au-dessus de mes moyens mais l’agence de location accepta que je paie en deux fois, et je fis mes calculs : si je ne dépensais pas trop d’argent, je pourrais joindre les deux bouts. Et puis j’avais un pressentiment : celui que je faisais le bon choix. Je ne m’y trompai pas, puisque cette décision transforma ma vie : le livre que j’écrivis cet été-là allait faire de moi un homme riche et célèbre. Je crois que ce qui me plaisait tant à Aurora, ce fut le statut particulier dont j’y jouis rapidement : à New York, je n’étais qu’un prof de lycée doublé d’un écrivain anonyme, mais à Aurora, j’étais Harry Quebert, un écrivain venu de New York pour y écrire son prochain roman. Vous savez, Marcus, cette histoire de « Formidable », lorsque vous étiez au lycée et que vous vous êtes contenté de biaiser le rapport aux autres pour briller : c’est exactement ce qui m’est arrivé en débarquant ici. J’étais un jeune homme sûr de moi, élégant, beau garçon, athlétique et cultivé, résidant de surcroît dans la magnifique propriété de Goose Cove. Les habitants de la ville, bien que ne me connaissant pas de nom, jugèrent de ma réussite à mon attitude et à la maison que j’occupais. Il n’en fallut pas plus pour que la population s’imagine que j’étais une grande vedette new-yorkaise : et du jour au lendemain, je devins quelqu’un. L’écrivain respecté que je ne pouvais pas être à New York, je l’étais à Aurora. J’avais procuré à la bibliothèque municipale quelques exemplaires de mon premier livre emportés avec moi, et figurez-vous que ce misérable tas de feuilles boudé par New York suscita l’enthousiasme ici à Aurora. C’était l’année 1975, dans une toute petite ville du New Hampshire qui se cherchait une raison d’exister, bien avant Internet et toute cette technologie, et qui trouva en moi la vedette locale dont elle avait toujours rêvé. * Il était environ vingt-trois heures lorsque je rentrai à Goose Cove. En m’engageant dans le petit chemin de gravier qui menait à la maison, je vis apparaître, dans le faisceau de mes phares, une silhouette masquée qui prit la fuite dans la forêt. Je freinai brusquement et bondis hors de la voiture en hurlant, m’apprêtant à me lancer à la poursuite de l’intrus. C’est alors que mon regard fut attiré par une intense lueur : quelque chose brûlait près de la maison. Je courus pour aller voir ce qui se passait : la Corvette de Harry était en feu. Les flammes étaient déjà immenses, et une colonne de fumée âcre s’élevait dans le ciel. J’appelai à l’aide, mais il n’y avait personne. Il n’y avait que la forêt tout autour de moi. Les vitres de la Corvette explosèrent sous l’effet de la chaleur, la tôle se mit à se tordre et les flammes redoublèrent, léchant les murs du garage. Je ne pouvais rien faire. Tout allait brûler. 26. N-O-L-A (Aurora, New Hampshire, samedi 14 juin 1975) “Si les écrivains sont des êtres si fragiles, Marcus, c’est parce qu’ils peuvent connaître deux sortes de peines sentimentales, soit deux fois plus que les êtres humains normaux : les chagrins d’amour et les chagrins de livre. Écrire un livre, c’est comme aimer quelqu’un : ça peut devenir très douloureux.” NOTE DE SERVICE À L’ATTENTION DE TOUT LE PERSONNEL Vous aurez remarqué que depuis une semaine Harry Quebert vient tous les jours déjeuner dans notre établissement. Monsieur Quebert est un grand écrivain new-yorkais, il convient de lui porter une attention particulière. Il faut savoir satisfaire tous ses besoins dans la plus grande discrétion. Ne jamais l’importuner. La table 17 lui est réservée jusqu’à nouvel ordre. Elle doit toujours être libre pour lui. Tamara Quinn C’est le poids de la bouteille de sirop d’érable qui déséquilibra le plateau. Aussitôt qu’elle la posa dessus, il bascula ; voulant le rattraper, elle perdit l’équilibre à son tour, et dans un fracas monumental, le plateau s’écrasa par terre et elle avec. Harry passa la tête par-dessus le comptoir. — Nola ? Est-ce que ça va ? Elle se releva, un peu sonnée. — Oui, oui, je… Ils observèrent un instant l’étendue des dégâts, avant d’éclater de rire. — Ne riez pas, Harry, finit par le réprimander gentiment Nola. Si Madame Quinn apprend que j’ai encore fait tomber un plateau, je vais en prendre pour mon grade. Il passa derrière le comptoir et s’accroupit pour l’aider à ramasser les débris de verre qui gisaient au milieu d’une mélasse de moutarde, de mayonnaise, de ketchup, de sirop d’érable, de beurre, de sucre et de sel. — Bon sang, dit-il, est-ce qu’on pourrait m’expliquer pourquoi depuis une semaine, tout le monde ici se borne à m’apporter tous ces condiments en même temps à chaque fois que je commande quelque chose ? — C’est à cause de la note, répondit Nola. — La note ? Elle désigna du regard l’affichette collée derrière le comptoir ; Harry se releva et s’en empara pour la lire à haute voix. — Non, Harry ! Qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes fou ! Si Madame Quinn l’apprend… — Ne t’inquiète pas, il n’y a personne. Il était sept heures trente du matin ; le Clark’s était encore désert. — Qu’est-ce que c’est que cette note ? — Madame Quinn a donné des consignes. — À qui ? — À tout le personnel. Des clients entrèrent, interrompant leur conversation ; Harry retourna aussitôt