de bouquins ? Un bouquin qui raconte des histoires obscènes avec ma fille, avec ma petite Nola, que toute l’Amérique a lu et magnifié pendant trente ans ! Le révérend Kellergan s’était emporté, ses derniers mots avaient été prononcés dans un accès de violence que je n’aurais jamais pu soupçonner de la part d’un hommed’apparence si frêle. Il se tut un instant et tourna en rond dans la pièce comme s’il avait besoin d’évacuer sa colère. La musique hurlait toujours en arrière-fond sonore. Je lui dis : — Harry Quebert n’a pas tué Nola. — Comment pouvez-vous en être si sûr ? — On n’est jamais sûr de rien, Monsieur Kellergan. C’est pour ça que l’existence est parfois si compliquée. Il eut une moue. — Que voulez-vous savoir, Monsieur Goldman ? Si vous êtes ici, c’est que vous devez avoir des questions à me poser ? — J’essaie de comprendre ce qui a pu se passer. Le soir où votre fille a disparu, vous n’avez rien entendu ? — Rien. — Certains voisins ont déclaré à l’époque avoir entendu des cris. — Des cris ? Il n’y a pas eu de cris. Il n’y avait jamais de cris dans cette maison. Pourquoi y en aurait-il eu d’ailleurs ? Ce jour-là, j’étais occupé dans le garage. Toute l’après-midi. Sur le coup de dix-neuf heures, j’ai commencé à préparer le repas. Je suis allé la chercher dans sa chambre pour qu’elle m’aide, mais elle n’y était plus. Je me suis d’abord dit qu’elle était peut-être partie faire un tour, bien que ce ne fût pas dans ses habitudes. J’ai attendu un peu et puis, comme je m’inquiétais, je suis allé faire le tour du quartier. Je n’ai pas fait cent mètres sur le trottoir que je suis tombé sur un attroupement : les voisins venaient se prévenir mutuellement qu’une jeune femme avait été vue à Side Creek en sang, et que des véhicules de police affluaient de toute la région et bouclaient les environs. Je me suis rué dans la première maison pour téléphoner à la police, pour les prévenir que c’était peut-être Nola… Sa chambre était au rez-de-chaussée, Monsieur Goldman. J’ai passé plus de trente ans à me demander ce que ma fille était devenue. Et je me suis longtemps dit que si j’avais eu d’autres enfants, je les aurais fait dormir dans le grenier. Mais il n’y a pas eu d’autres enfants. — Avez-vous remarqué un comportement étrange chez votre fille, l’été de sa disparition ? — Non. Je ne sais plus. Je ne crois pas. Voilà une autre question que je me pose souvent et à laquelle je ne peux pas répondre. Il se souvenait néanmoins que cet été-là, alors que les vacances scolaires venaient de débuter, Nola lui avait parfois semblé très mélancolique. Il avait mis ça sur le compte de l’adolescence. Je demandai ensuite à pouvoir visiter la chambre de sa fille ; il m’y escorta en gardien de musée, m’ordonnant : « Surtout, ne touchez à rien. » Depuis la disparition, il avait laissé la pièce intacte. Tout était là : le lit, l’étagère remplie de poupées, la petite bibliothèque, le pupitre sur lequel étaient étalés pêle-mêle des stylos, une longue règle en fer et des feuilles de papier jauni. C’était du papier de correspondance, le même que celui sur lequel avait été écrit le mot à Harry. — Elle trouvait ce papier dans une papeterie de Montburry, m’expliqua le père lorsqu’il vit que je m’y intéressais. Elle l’adorait. Elle en avait toujours sur elle, elle l’utilisait pour ses notes, pour laisser un mot. Ce papier, c’était elle. Elle en avait toujours plusieurs blocs de réserve. Il y avait également, rangée dans un coin de la chambre, une Remington portable. — C’était la sienne ? demandai-je. — La mienne. Mais elle s’en servait aussi. L’été de la disparition, elle l’utilisait très souvent. Elle disait qu’elle avait des documents importants à taper. Il lui arrivait même régulièrement de l’emporter hors de la maison. Je lui proposais de l’emmener, mais elle ne voulait jamais. Elle partait à pied, la traînant à bout de bras. — La chambre était donc telle quelle au moment de la disparition de votre fille ? — Tout était exactement dans cette disposition. Cette pièce vide, c’est celle que j’ai vue en venant la chercher. La fenêtre était grande ouverte et un vent léger faisait s’agiter les rideaux. — Vous pensez que quelqu’un s’est introduit dans sa chambre, ce soir-là, et l’a emmenée de force ? — Je ne saurais pas vous dire. Je n’ai rien entendu. Mais comme vous pouvez le voir, il n’y avait aucune trace de lutte. — La police a retrouvé un sac avec elle. Un sac avec son nom frappé à l’intérieur. — Oui, on m’a même demandé de l’identifier. C’était mon cadeau pour son quinzième anniversaire. Elle avait vu ce sac à Montburry, un jour où nous y étions ensemble. Je me rappelle encore la boutique, dans la rue principale. J’y étais retourné le lendemain pour l’acheter. Et j’avais fait frapper son nom à l’intérieur, chez un sellier. J’essayai d’étayer une hypothèse : — Mais alors, si c’était son sac, c’est qu’elle l’a pris avec elle. Et si elle l’a pris, c’est qu’elle partait quelque part, non ? Monsieur Kellergan, je sais que c’est dur à imaginer, mais pensez-vous que Nola ait pu s’enfuir ? — Je ne sais plus, Monsieur Goldman. La police m’a déjà posé la question il y a trente ans, et de nouveau il y a quelques jours. Mais il ne manque aucun objet ici. Ni vêtements, ni argent, rien. Regardez, sa tirelire est là, sur son étagère, toujours pleine. (Il se saisit d’un pot à biscuits sur un rayonnage supérieur.) Regardez, il y a cent vingt dollars ! Cent vingt dollars ! Pourquoi les aurait-elle laissés ici si elle avait fugué ? La police dit qu’il y avait ce maudit bouquin dans son sac. Est-ce que c’est vrai ? — Oui. Les questions