lycée d’Aurora, année 1975. — Bon. Et qu’est-ce que vous essayez de me dire, l’écrivain ? — Que Nola était une gamine malheureuse. Au début de l’été 1975, son histoire avec Harry est compliquée : il la rejette et elle déprime. Quant à sa mère, elle la bat comme plâtre. Sergent : plus j’y pense et plus je crois que sa disparition est la conséquence d’étranges événements qui se sont produits cet été-là, contrairement à ce que tout le monde veut faire croire. — Poursuivez. — Eh bien, j’ai la conviction que d’autres personnes savaient pour Harry et Nola. Cette Nancy Hattaway, peut-être, mais je n’en suis pas sûr : elle dit qu’elle ignorait tout et elle semble sincère. En tout cas, quelqu’un écrivait des lettres anonymes à Harry… — À propos de Nola ? — Oui, regardez. Trouvées chez lui, dis-je en lui montrant l’une des lettres que j’avais prise avec moi. — Chez lui ? Nous avons pourtant mené une perquisition. — Peu importe. Mais ça veut dire que quelqu’un est au courant depuis toujours. Il lut le texte à haute voix : — Je sais ce que vous avez fait à cette gamine de 15 ans. Et bientôt toute la ville saura. Quand Quebert a-t-il reçu ces lettres ? — Juste après la disparition de Nola. — A-t-il une idée de qui pourrait en être l’auteur ? — Aucune, malheureusement. Je me tournai vers le panneau en liège piqué de photographies et de notes. — C’est votre enquête, sergent ? — Absolument. Et reprenons depuis le début, si vous le voulez bien. Nola Kellergan disparaît le soir du 30 août 1975. Le rapport de la police d’Aurora àl’époque indique qu’il n’est pas possible d’établir si elle a été enlevée ou s’il s’agit d’une fugue qui a mal tourné : aucune trace de lutte, aucun témoin. Néanmoins, aujourd’hui, nous penchons sérieusement pour la piste de l’enlèvement. Notamment parce qu’elle n’avait emporté ni argent, ni bagage. — Je pense qu’elle a fugué, dis-je. — Allons bon. Partons de cette hypothèse alors, suggéra Gahalowood. Elle enjambe la fenêtre de sa chambre et elle s’enfuit. Où va-t-elle ? Il était temps que je révèle ce que je savais. — Elle allait rejoindre Harry, répondis-je. — Vous pensez ? — Je le sais. Il me l’a dit. Je ne vous en ai pas parlé jusqu’ici parce que je craignais que ça le compromette, mais je pense qu’il est temps de jouer cartes sur table : le soir de la disparition, Nola devait rejoindre Harry dans un motel de la route 1. Ils devaient s’enfuir ensemble. — S’enfuir ? Mais pourquoi ? Comment ? Où ? — Ça, je l’ignore. Mais je compte bien l’apprendre. En tout cas, ce fameux soir, Harry attendait Nola dans une chambre de ce motel. Elle lui avait laissé une lettre pour lui dire qu’elle l’y rejoindrait. Il l’a attendue toute la nuit. Elle n’est jamais venue. — Quel motel ? Et où est cette lettre ? — Le Sea Side Motel. Quelques miles au nord de Side Creek. J’y suis passé, il existe toujours. Quant à la lettre… Je l’ai brûlée. Pour protéger Harry… — Vous l’avez brûlée ? Mais vous êtes complètement fou, l’écrivain ? Qu’est-ce qui vous a pris ? Vous voulez être condamné pour destruction de preuves ? — Je n’aurais pas dû. Je regrette, sergent. Gahalowood, tout en pestant, attrapa une carte de la région d’Aurora et la déroula sur une table. Il me montra le centre-ville, pointa la route 1 qui longeait la côte, Goose Cove, puis la forêt de Side Creek. Il réfléchit à haute voix : — Si j’étais une gamine qui voulait fuguer sans être vue, je serais allée sur la plage la plus proche de chez moi et j’aurais longé le bord de mer jusqu’à pouvoir rejoindre la route 1. C’est-à-dire soit vers Goose Cove, soit vers… — Side Creek, dis-je. Un sentier à travers la forêt relie le bord de mer et le motel. — Bingo ! s’exclama Gahalowood. Donc on pourrait imaginer sans trop extrapoler que la gamine a foutu le camp de chez elle. Terrace Avenue est là… et la plage la plus proche est… Grand Beach ! Donc elle passe par la plage et marche le long de l’océan jusqu’à la forêt. Mais qu’a-t-il bien pu se passer ensuite dans cette maudite forêt ? — On pourrait imaginer qu’en traversant la forêt, elle ait fait une mauvaise rencontre. Un détraqué, qui tente d’abuser d’elle, puis attrape une branche solide et l’assassine. — On pourrait, l’écrivain, mais vous omettez un détail qui pose de sacrées questions : le manuscrit. Et ce mot, écrit à la main. Adieu, Nola chérie. Cela veut dire que celui qui a tué et enterré Nola la connaissait, et qu’il éprouvait des sentiments pour elle. Et à supposer que cette personne ne soit pas Harry, il faudra m’expliquer comment elle s’est retrouvée en possession de son manuscrit ? — Nola l’avait avec elle. C’est certain. Bien qu’elle s’enfuie, elle ne veut pas emporter de bagages avec elle : cela risquerait d’attirer l’attention, surtout si ses parents la surprennent au moment où elle s’en va. Et puis elle n’a besoin de rien : elle imagine que Harry est riche, qu’ils achèteront tout ce qu’il leur faudra pour leur nouvelle vie. Alors quel est le seul objet qu’elle emporte ? Celui qu’on ne peut pas remplacer : le manuscrit du livre que Harry vient d’écrire et qu’elle avait pris avec elle pour le lire, comme elle le faisait fréquemment. Elle sait que ce manuscrit est important pour Harry. Elle le met dans son sac et s’enfuit de chez elle. Gahalowood considéra un instant ma théorie. — Donc selon vous, me dit-il, le meurtrier enterre le sac et le manuscrit avec elle pour se débarrasser des preuves. — Exact. — Mais ceci ne nous explique pas pourquoi il y a ce mot d’amour écrit à même le texte. — C’est une bonne question, concédai-je.