New York par la poste ! J’adore votre nouveau roman ! C’est probablement le plus beau roman qui m’ait jamais été donné de lire. Vous allez devenir un très grand écrivain. Je crois en vous ! Le 30 alors ? Dans quinze jours. Dans quinze jours, nous nous enfuirons, vous et moi ! En deux heures, nous serons au Canada. Nous serons tellement heureux, vous verrez. L’amour, Harry, l’amour est la seule chose qui puisse rendre une vie vraiment belle. Le reste n’est que superflu. * 18 août 1975 Assis au volant de sa voiture de patrouille, il la regardait à travers la baie vitrée du Clark’s. Ils s’étaient à peine parlé depuis le bal ; elle mettait de la distance entre eux et ça le rendait triste. Depuis quelque temps, elle avait l’air particulièrement malheureuse. Il se demandait s’il y avait un lien avec son attitude, puis il se rappela cette fois où il l’avait trouvée en pleurs sous la marquise de sa maison, et qu’elle lui avait dit qu’un homme lui faisait du mal. Qu’avait-elle voulu dire par mal ? Avait-elle des soucis ? Pire : avait-elle été battue ? Par qui ? Que se passait-il ? Il décida de prendre son courage à deux mains et d’aller lui parler. Comme il faisait toujours, il attendit que le diner se vide un peu avant d’oser s’y aventurer. Lorsque, finalement, il entra, Jenny était en train de desservir une table. — Salut, Jenny, dit-il, le cœur battant. — Salut, Travis. — Ça va ? — Ça va. — On n’a pas eu l’occasion de beaucoup se voir depuis le bal, dit-il. — J’ai eu beaucoup à faire ici. — Je voulais te dire que j’ai été très heureux d’avoir été ton cavalier. — Merci. Elle avait l’air préoccupée. — Jenny, tu as l’air distante avec moi ces derniers temps. — Non. Travis… Je… Ça n’a rien à voir avec toi. Elle pensait à Harry ; elle pensait à lui jour et nuit. Pourquoi la rejetait-il ? Quelques jours auparavant, il était venu ici avec Elijah Stern et il lui avait à peine adressé la parole. Elle avait bien vu qu’ils avaient même ricané à son sujet. — Jenny, si tu as des soucis, tu sais que tu peux tout me raconter. — Je sais. Tu es si bon avec moi, Travis. Maintenant il faut que je finisse de débarrasser. Elle se dirigea vers la cuisine. — Attends, dit Travis. Il voulut la retenir par le poignet. Son geste fut léger mais Jenny poussa un cri de douleur et lâcha les assiettes qu’elle avait en main, qui se fracassèrent au sol. Il venait d’appuyer sur l’énorme hématome qui marquait son bras droit depuis que Luther le lui avait serré avec tant de force et qu’elle s’efforçait de cacher sous des manches longues malgré la chaleur. — Je suis vraiment désolé, s’excusa Travis en se précipitant au sol pour ramasser les débris. — Ce n’est pas toi. Il l’accompagna dans la cuisine et se saisit d’un balai pour nettoyer la salle. Lorsqu’il revint, elle était en train de se laver les mains et comme elle avait relevé ses manches pour ne pas les mouiller, il remarqua la marque bleuâtre sur son poignet. — Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il. — Rien, je me suis cognée contre la porte à battants l’autre jour. — Cognée ? Ne me raconte pas d’histoires ! explosa Travis. Tu t’es fait battre, oui ! Qui t’a fait ça ? — Ce n’est pas important. — Bien sûr que c’est important ! J’exige de savoir qui est cet homme qui te fait tant de mal. Dis-le moi, je ne partirai pas d’ici tant que je ne le saurai pas. — C’est… C’est Luther Caleb qui m’a fait ça. Le chauffeur de Stern. Il… C’était l’autre matin, il était en colère. Il m’a attrapé le poignet et m’a fait mal. Mais ce n’était pas volontaire, tu sais. Il n’a pas mesuré sa force. — C’est grave, Jenny ! C’est très grave ! S’il revient ici, je veux que tu me préviennes immédiatement ! * 20 août 1975 Elle chantait en marchant sur le chemin de Goose Cove. Elle se sentait envahie d’une douce sensation de joie : dans dix jours, ils partiraient ensemble. Dans dix jours, elle commencerait enfin à vivre pour de bon. Elle comptait les nuits avant le grand jour : c’était si proche. Lorsqu’elle aperçut la maison, au bout du chemin de gravier, elle accéléra le pas, si pressée de retrouver Harry. Elle ne remarqua pas la silhouette tapie dans les fourrés qui l’observait. Elle entra dans la maison par la porte principale, sans sonner, comme elle faisait désormais tous les jours. — Harry chéri ! appela-t-elle pour s’annoncer. Il n’y eut aucune réponse. La maison semblait déserte. Elle appela encore. Silence. Elle traversa la salle à manger et le salon, sans le trouver. Il n’était pas dans son bureau. Ni sur la terrasse. Elle descendit alors les escaliers jusqu’à la plage et cria son nom. Peut-être était-il allé se baigner ? Il faisait ça lorsqu’il avait trop travaillé. Mais il n’y avait personne non plus sur la plage. Elle sentit la panique l’envahir : où pouvait-il bien être ? Elle retourna dans la maison, appela encore. Personne. Elle passa en revue toutes les pièces du rez-de-chaussée puis monta à l’étage. Ouvrant la porte de la chambre, elle le trouva assis sur son lit, en train de lire un paquet de feuilles. — Harry ? Vous étiez là ? Ça va faire dix minutes que je vous cherche partout… Il sursauta en l’entendant. — Pardon, Nola, je lisais… Je ne t’ai pas entendue. Il se leva, rempila les pages qu’il tenait dans ses mains et les glissa dans un tiroir de sa commode. Elle eut un sourire : — Et que lisiez-vous de si passionnant que vous ne m’ayez même pas entendue hurler votre nom à travers la maison ? — Rien d’important. —