de Jenny et Tamara furent tout autres : d’après leurs récits, rien ne laissait présager que Nola était battue ou malheureuse. Tamara Quinn m’indiqua même qu’elle lui avait demandé de reprendre son service au Clark’s à partir de la rentrée scolaire, ce qu’elle avait accepté. Je fus tellement étonné de l’apprendre que je lui en demandai deux fois confirmation. Pourquoi donc Nola aurait-elle entrepris les démarches pour reprendre son emploi de serveuse si elle avait prévu de s’enfuir ? Robert Quinn, lui, me raconta qu’il la croisait parfois transportant une machine à écrire, mais qu’elle transbahutait avec légèreté, en chantonnant gaiement. On aurait dit qu’Aurora, en août 1975, était le paradis sur terre. J’en vins à me demander si Nola avait réellement eu l’intention de quitter la ville. Puis, un horrible doute m’envahit : quelles garanties avais-je que Harry me racontait la vérité ? Comment savoir si Nola lui avait vraiment demandé de partir avec lui ? Et si c’était un stratagème pour se disculper de son meurtre ? Et si Gahalowood avait raison depuis le début ? Je revis Harry l’après-midi du 5 juillet, à la prison. Il avait une mine affreuse et le teint gris. Des lignes que je ne lui avais jamais connues étaient apparues sur son front. — Le procureur veut vous proposer un marché, dis-je. — Je sais. Roth m’en a déjà parlé. Crime passionnel. Je pourrais sortir au bout de quinze ans. Au ton de sa voix, je compris qu’il était prêt à envisager cette option. — Ne me dites pas que vous allez accepter cette offre, m’emportai-je. — Je n’en sais rien, Marcus. Mais c’est un moyen d’éviter la peine de mort. — Éviter la peine de mort ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Que vous êtes coupable ? — Non ! Mais tout m’accable ! Et je n’ai aucune envie de me lancer dans une partie de poker avec des jurés qui m’ont déjà condamné. Quinze ans de prison, c’est toujours mieux que la perpétuité ou le couloir de la mort. — Harry, je vais vous poser cette question une dernière fois : avez-vous tué Nola ? — Mais bien sûr que non, nom de Dieu ! Combien de fois devrai-je vous le dire. — Alors nous le prouverons ! Je ressortis mon enregistreur et le posai sur la table. — Pitié, Marcus. Pas encore cette machine ! — Il faut comprendre ce qui s’est passé. — Je ne veux plus que vous m’enregistriez. S’il vous plaît. — Très bien. Je vais prendre des notes. Je sortis un carnet et un stylo. — J’aimerais que nous reprenions notre discussion sur votre fuite du 30 août 1975. Si je comprends bien, au moment où vous avez décidé de partir, Nola et vous, votre livre était quasiment terminé… — Je l’ai terminé quelques jours avant le départ. J’ai écrit vite, très vite. J’étais comme dans un état second. Tout était tellement spécial : Nola qui était là, tout le temps, qui relisait, qui corrigeait, qui retapait. Je vais peut-être vous paraître mièvre, mais c’était magique. Le livre a été terminé dans la journée du 27 août. Je m’en rappelle parce que ce jour est le dernier où j’ai vu Nola. Nous étions convenus qu’il faudrait que je quitte la ville deux ou trois jours avant elle, pour ne pas éveiller les soupçons. Le 27 août fut donc notre dernier jour ensemble. J’avais terminé le roman en un mois. C’était fou. J’étais tellement fier de moi. Je me souviens de ces deux manuscrits qui trônaient sur la table de la terrasse : l’un écrit à la main, et qui correspondait à tous les originaux, et l’autre qui correspondait au travail de titan qu’avait abattu Nola, à savoir leur retranscription à la machine. Nous avons passé un moment sur la plage, là où nous nous étions rencontrés trois mois plus tôt. Nous avons marché longtemps. Nola m’a pris la main et elle m’a dit : « Vous avoir rencontré a changé ma vie, Harry. Vous verrez, nous serons tellement heureux ensemble. » Nous avons marché encore. Notre plan était établi : je devais partir d’Aurora le lendemain matin, en passant par le Clark’s pour me faire voir et faire savoir que je serais absent une semaine ou deux sous le prétexte d’affaires urgentes à Boston. Je devais ensuite séjourner deux jours à Boston, garder les factures d’hôtel, pour que tout concorde si la police m’interrogeait. Puis, le 30 août, je devais aller prendre une chambre au Sea SideMotel, sur la route 1. Chambre 8, m’avait dit Nola, parce qu’elle aimait le chiffre 8. Je lui ai demandé comment elle ferait pour rejoindre ce motel qui était tout de même à plusieurs miles d’Aurora, et elle m’a dit de ne pas m’en faire, qu’elle marchait vite et qu’elle connaissait un raccourci par la plage. Elle me retrouverait dans la chambre en début de soirée, à dix-neuf heures. Il nous faudrait partir aussitôt, rejoindre le Canada, nous trouver un endroit à l’abri, un petit appartement à louer. Je devais rentrer à Aurora quelques jours plus tard, comme si de rien n’était. La police chercherait sûrement Nola et je devais garder mon calme : si on m’interrogeait, répondre que j’étais à Boston et montrer les factures d’hôtel. Je devais ensuite rester une semaine à Aurora, pour ne pas éveiller les soupçons, elle serait restée dans notre appartement, à m’attendre, tranquillement. Après quoi, je devais rendre la maison de Goose Cove et quitter Aurora pour de bon, expliquant que mon roman était fini et que je devais désormais m’occuper de le faire publier. Je serais alors retourné auprès de Nola, j’aurais envoyé le manuscrit par la poste à des éditeurs new-yorkais, puis j’aurais fait la navette entre notre cachette du Canada et New York pour assurer la sortie du livre. — Mais Nola, qu’aurait-elle fait ? — Nous lui aurions trouvé des faux papiers, elle aurait repris le lycée, puis l’université. Et nous aurions attendu ses dix-huit ans et