bien dire. Comment m’avez-vous trouvé ? — Au cas où vous ne l’auriez pas remarqué, il y a votre nom inscrit en rouge sur le capot de votre voiture. Ce n’est pas le moment de rentrer chez vous, l’écrivain. — La maison de Harry a brûlé. — Je sais. C’est pour ça que je suis là. Vous ne pouvez pas rentrer à New York. — Pourquoi ? — Parce que vous êtes un type courageux. Que, de toute ma carrière, j’ai rarement vu pareille ténacité. — Ils ont saccagé mon livre. — Mais vous ne l’avez pas encore écrit ce bouquin : votre destin est entre vos mains ! Vous pouvez encore tout faire ! Vous avez le don de créer ! Alors mettez-vous au boulot et écrivez un chef-d’œuvre ! Vous êtes un battant, l’écrivain. Vous êtes un battant et vous avez un livre à écrire. Vous avez des choses à dire ! Et puis, si je peux me permettre, vous m’avez aussi mis dans la merde jusqu’au cou. Le procureur est sur la sellette, et moi avec. C’est moi qui lui ai dit qu’il fallait arrêter Harry rapidement. Je pensais que trente-trois ans après les faits, une arrestation surprise aurait raison de son aplomb. Je me suis planté comme un débutant. Et puis vous avez débarqué, avec vos chaussures vernies qui valent un mois de mon salaire. Je ne vais pas vous faire une scène d’amour ici sur le bord de la route, mais… Ne partez pas. Il faut qu’on boucle cette enquête. — Je n’ai plus d’endroit où dormir. La maison a brûlé… — Vous venez de vous mettre un million de dollars dans la poche. C’est écrit dans le journal. Allez vous prendre une suite dans un hôtel de Concord. Je mettrai mes déjeuners sur votre note. Je meurs de faim. Enroute, l’écrivain. Nous avons du pain sur la planche. * Durant toute la semaine qui suivit, je ne remis plus les pieds à Aurora. Je m’étais installé dans une suite du Regent’s, au centre de Concord, dans laquelle je passai mes journées à me pencher à la fois sur l’enquête et sur mon livre. Je n’eus de nouvelles de Harry que par l’intermédiaire de Roth, qui m’apprit qu’il s’était installé dans la chambre 8 du Sea Side Motel. Roth me dit que Harry ne souhaitait plus me voir parce que j’avais sali le nom de Nola. Puis il ajouta : — Au fond, pourquoi êtes-vous allé raconter à toute la presse que Nola était une espèce de petite traînée mal dans sa peau ? Je tentai de me défendre : — Je n’ai rien raconté du tout ! J’avais écrit quelques feuillets que j’ai donnés à cette enflure de Roy Barnaski, qui voulait s’assurer que mon travail progressait. Il s’est arrangé pour les diffuser aux journaux en faisant croire à un vol. — Si vous le dites… — Mais nom de Dieu, c’est la vérité ! — En tout cas, bravo l’artiste. J’aurais pas pu faire mieux. — Que voulez-vous dire ? — Faire de la victime un coupable, il n’y a rien de tel pour démonter une accusation. — Harry a été libéré sur la base de l’expertise graphologique. Vous le savez mieux que moi. — Bah, comme je vous l’ai dit, Marcus, les juges ne sont que des êtres humains. La première chose qu’ils font le matin en buvant leur café, c’est lire le journal. Roth, qui était un personnage très terre à terre mais pas antipathique, essaya tout de même de me réconforter en m’expliquant que Harry était certainement très bouleversé par la perte de Goose Cove, et qu’aussitôt que la police parviendrait à mettre la main sur le coupable, il se sentirait beaucoup mieux. Sur ce point, les enquêteurs disposaient d’une piste sérieuse : le lendemain de l’incendie, après une fouille minutieuse des alentours de la maison, ils avaient découvert, sur la plage, un bidon d’essence caché dans des fourrés, et sur lequel une empreinte digitale avait pu être relevée. Celle-ci, malheureusement, ne trouvait aucune correspondance dans les fichiers de la police, et Gahalowood considérait que sans davantage d’éléments, il serait difficile de confondre le coupable. Selon lui, il s’agissait probablement d’un citoyen tout ce qu’il y avait de plus honorable, sans précédent judiciaire, qui ne se ferait plus jamais remarquer. Néanmoins, il estimait qu’on pouvait réduire le cercle des suspects à quelqu’un de la région, quelqu’un d’Aurora qui, ayant commis son forfait en plein jour, s’était empressé de se débarrasser d’une preuve encombrante, de peur d’être reconnu par d’éventuels promeneurs. J’avais six semaines pour inverser le cours des événements et faire de mon livre un bon livre. Il était temps de me battre et de faire de moi l’écrivain que je voulais être. Je me consacrais à mon livre le matin, et l’après-midi, je travaillais sur l’affaire avec Gahalowood, qui avait transformé ma suite en annexe de son bureau, utilisant les grooms de l’hôtel pour transbahuter des cartons remplis de témoignages, de rapports, d’extraits de journaux, de photos et d’archives. Nous reprîmes toute l’enquête depuis le début : nous relûmes les rapports de police, nous étudiâmes les déclarations de tous les témoins de l’époque. Nous dessinâmes une carte d’Aurora et des environs, et nous calculâmes toutes les distances, de la maison des Kellergan à Goose Cove, puis de Goose Cove à Side Creek Lane. Gahalowood se rendit sur place pour vérifier tous les temps de trajet, à pied et en voiture, et il vérifia même les temps d’intervention de la police locale à l’époque des faits, qui s’avérèrent très rapides. — On peut difficilement remettre en cause le travail du Chef Pratt, me dit-il. Les recherches ont été menées avec un grand professionnalisme. — Quant à Harry, on sait que le message sur son manuscrit n’a pas été écrit de sa main, relevai-je. Mais alors pourquoi avoir enterré Nola à Goose Cove ? — Pour être tranquille sans doute, suggéra Gahalowood. Vous m’avez dit que Harry avait raconté à qui