après. — Quoi donc ? — L’homme qui l’a attendue pendant trente ans se remet à vivre. EXTRAITS DE : LES ORIGINES DU MAL (dernière page) Lorsqu’il comprit que rien ne serait jamais possible et que les espoirs n’étaient que des mensonges, il lui écrivit pour la dernière fois. Après les lettres d’amour, était venu le temps d’une lettre de tristesse. Il fallait accepter. Désormais, il ne ferait plus que l’attendre. Toute sa vie, il l’attendrait. Mais il savait bien qu’elle ne reviendrait plus. Il savait qu’il ne la verrait plus, qu’il ne la retrouverait plus, qu’il ne l’entendrait plus. Lorsqu’il comprit que rien ne serait plus jamais possible, il lui écrivit pour la dernière fois. Ma chérie, Ceci est ma dernière lettre. Ce sont mes derniers mots. Je vous écris pour vous dire adieu. Dès aujourd’hui, il n’y aura plus de « nous ». Les amoureux se séparent et ne se retrouvent plus, et ainsi se terminent les histoires d’amour. Ma chérie, vous me manquerez… Vous me manquerez tant. Mes yeux pleurent. Tout brûle en moi. Nous ne nous reverrons plus jamais ; vous me manquerez tant. J’espère que vous serez heureuse. Je me dis que vous et moi c'était un rêve et qu'il faut se réveiller à présent. Vous me manquerez toute la vie. Adieu. Je vous aime comme je n’aimerai jamais plus. 12. Celui qui peignait des tableaux “Apprenez à aimer vos échecs, Marcus, car ce sont eux qui vous bâtiront. Ce sont vos échecs qui donneront toute leur saveur à vos victoires.” Il faisait un temps radieux sur Portland, Maine, le jour où nous rendîmes visite à Sylla Caleb Mitchell, la sœur de Luther. C’était le vendredi 18 juillet 2008. La famille Mitchell habitait une maison coquette d’un quartier résidentiel proche de la colline sur laquelle se dessine le centre-ville. Sylla nous reçut dans sa cuisine ; à notre arrivée, le café fumait déjà dans deux tasses identiques posées sur la table et des albums de famille avaient été empilés à côté. Gahalowood était parvenu à la joindre la veille. Sur la route entre Concord et Portland, il me raconta que lorsqu’il l’avait eue au téléphone, il avait eu l’impression qu’elle s’attendait à son appel. « Je me suis présenté en tant que policier, je lui ai dit que j’enquêtais sur les assassinats de Deborah Cooper et Nola Kellergan, et que j’avais besoin de la rencontrer pour lui poser quelques questions. En principe, les gens s’inquiètent dès qu’ils entendent les mots Police d’État : ils posent des questions, ils demandent ce qui se passe et en quoi ça les concerne. Or Sylla Mitchell m’a simplement répondu : Venez demain quand vous voulez, je serai chez moi. C’est important que l’on se parle. » Dans sa cuisine, elle s’assit face de nous. C’était une belle femme, la cinquantaine bien portante, d’allure sophistiquée et mère de deux enfants. Son mari, présent également, resta debout, en retrait, comme s’il avait peur d’être importun. — Alors, demanda-t-elle, est-ce que tout ceci est la vérité ? — Quoi donc ? fit Gahalowood. — Ce que j’ai lu dans les journaux… Toutes ces choses épouvantables sur cette pauvre gamine à Aurora. — Oui. La presse a un peu déformé mais les faits sont véridiques. Madame Mitchell, vous n’avez pas eu l’air surprise de mon appel, hier… Elle eut un air triste. — Comme je vous le racontais hier au téléphone, dit-elle, il n’y avait pas les noms dans le journal mais j’ai compris que E.S. était Elijah Stern. Et que son chauffeur était Luther. (Elle sortit une coupure de journal et la lut à haute voix comme pour comprendre ce qu’elle ne comprenait pas.) E.S., un des hommes les plus riches du New Hampshire, envoyait son chauffeur chercher Nola au centre-ville pour la lui ramener chez lui, à Concord. Trente-trois ans plus tard, une amie de Nola, qui n’était qu’une enfant à l’époque, racontera qu’elle avait assisté un jour à un rendez-vous avec le chauffeur et que Nola était partie comme on partait à la mort. Ce jeune témoin décrira le chauffeur comme un homme effrayant, au corps puissant et au visage déformé. Une telle description, ça ne peut être que mon frère. Elle se tut et nous dévisagea. Elle attendait une réponse et Gahalowood joua cartes sur table : — Nous avons trouvé un tableau de Nola Kellergan, plus ou moins nue, chez Elijah Stern, dit-il. Selon Stern, c’est votre frère qui l’a peint. Apparemment, Nola aurait accepté de se faire peindre contre de l’argent. Luther allait la chercher à Aurora, il l’emmenait à Concord auprès de Stern. On ne sait pas très bien ce qui se passait là-bas, mais en tout cas Luther a fait un tableau d’elle. — Il peignait beaucoup ! s’exclama Sylla. Il était très doué, il aurait pu faire une belle carrière. Est-ce que… Est-ce que vous le soupçonnez d’avoir tué cette fille ? — Disons qu’il figure sur la liste des suspects, répondit Gahalowood. Une larme roula sur la joue de Sylla. — Vous savez, sergent, je me rappelle du jour où il est mort. C’était un vendredi de la fin septembre. Je venais de fêter mes vingt et un ans. On a reçu un appel de la police, qui nous annonçait que Luther était décédé dans un accident de voiture. Je me rappelle bien du téléphone qui sonne, de ma mère qui décroche. Autour, il y a mon père et moi. Maman répond et nous murmure aussitôt : C’est la police. Elle écoute attentivement et elle dit : OK. Je n’oublierai jamais ce moment. À l’autre bout du fil, un officier de police lui annonçait la mort de son fils. Il venait de lui dire quelque chose du genre Madame, j’ai le pénible devoir de vous annoncer que votre fils est décédé dans un accident de voiture, et elle répond : OK. Après ça, elle raccroche, elle nous regarde et elle nous dit : Il est mort. — Que s’était-il passé ? interrogea Gahalowood.