je n’y avais plus accès. — Que s’est-il passé alors ? — Nola m’a flatté. Elle m’a dit : « Vous êtes ingénieux et vif, vous saurez comment faire ! » Alors j’ai fini par accepter. Je lui ai dit que j’essaierais. — Pourquoi ? demandai-je. — Pourquoi ? Mais à cause de l’amour ! Comme je vous l’ai dit avant, elle avait quinze ans, mais elle me parlait de choses que je ne connaissais pas et que je ne connaîtrais probablement jamais. Même si, à vrai dire, cette histoire avec Harry me donnait plutôt la nausée. Je l’ai fait pour elle, pas pour lui. Et je lui ai demandé ce qu’elle comptait faire pour le Chef Pratt. Preuve ou pas preuve, le Chef Pratt était au courant de tout désormais. Elle m’a regardé droit dans les yeux et elle m’a dit : « Je vais l’empêcher de nuire. Je vais faire de lui un criminel. » Sur le moment, je n’ai pas bien compris. Et puis, il y a quelques semaines, lorsque Pratt a été arrêté, j’ai réalisé qu’il avait dû se passer de drôles de choses. * Mercredi 6 août 1975 Sans s’accorder, ils avaient tous deux agi le lendemain de leur conversation. Vers dix-sept heures, dans une pharmacie de Concord, Robert Quinn acheta des somnifères. Au même moment, dans le secret du poste de police d’Aurora, Nola, agenouillée sous le bureau du Chef Pratt, s’efforçait de protéger Harry en damnant Pratt, et faisant de lui un criminel, l’entraînant dans ce qui allait devenir une longue spirale de trente ans. Cette nuit-là, Tamara dormit de tout son saoul. Après le repas, elle se sentit tellement fatiguée qu’elle se coucha sans même prendre le temps de se démaquiller. Elle s’effondra comme une masse sur son lit, et tomba dans un profond sommeil. Ce fut si rapide que Robert craignit durant une fraction de seconde d’avoir dissous une trop forte dose dans son verre d’eau et de l’avoir tuée, mais les ronflements magistraux à la cadence militaire que poussa bientôt sa femme le rassurèrent aussitôt. Il attendit qu’il soit une heure du matin pour agir : il devait être sûr que Jenny dormait, et qu’en ville, personne ne le verrait. Lorsqu’il fut le moment d’entrer en action, il commença par secouer sa femme sans ménagement, pour s’assurer qu’elle était définitivement neutralisée : il eut la joie de constater qu’elle restait inerte. Pour la première fois, il se sentit puissant : le dragon, affalé sur son matelas, n’impressionnait plus personne. Il décrocha le collier qu’elle portait autour du cou et s’empara de la clé, victorieux. Au passage, il lui attrapa les seins à pleines mains et il constata avec regret que cela ne lui faisait plus aucun effet. Sans un bruit, il quitta la maison. Pour rester silencieux et n’éveiller aucun soupçon, il emprunta le vélo de sa fille. Pédalant dans la nuit, les clés du Clark’s et du coffre dans la poche, il sentait monter en lui l’excitation de l’interdit. Il ne savait plus s’il faisait ça pour Nola ou surtout pour nuire à sa femme. Et sur sa bicyclette lancée à toute allure à travers la ville, il se sentit soudain tellement libre qu’il décida de divorcer. Jenny était une adulte désormais, il n’avait plus aucune raison de rester avec sa femme. Il en avait assez de cette furie, il avait droit à une nouvelle vie. Volontairement, il fit quelques détours, pour faire durer encore cette sensation grisante. Arrivé dans la rue principale, il poussa son vélo pour avoir le temps d’inspecter les environs : la ville dormait paisiblement. Il n’y avait ni lumière, ni bruit. Il laissa son vélo contre un mur, ouvrit le Clark’s et se faufila à l’intérieur, ne se guidant qu’à la lumière des éclairages publics qui filtraient par les baies vitrées. Il arriva jusqu’au bureau. Ce bureau où il n’avait jamais le droit d’entrer sans l’autorisation expresse de sa femme, il en était désormais le maître ; il le foulait au pied, il le violait, c’était un territoire conquis. Il alluma la lampe torche qu’il avait emportée et commença par explorer les étagères et les classeurs. Il y avait des années qu’il rêvait de fouiller cet endroit : que pouvait y cacher sa femme ? Il s’empara des différents dossiers et les parcourut rapidement : il se surprit à chercher des lettres d’amants. Il se demandait si sa femme le trompait. Il imaginait que oui : comment pouvait-elle se contenter de lui ? Mais il n’y trouva que des bons de commande et des documents de comptabilité. Alors il passa au coffre : un coffre en acier, imposant, qui devait bien mesurer un mètre de haut, et qui reposait sur une palette en bois. Il introduisit la clé de sécurité dans la serrure, la fit tourner et il frémit en entendant le mécanisme d’ouverture fonctionner. Il tira la lourde porte et braqua sa lampe sur l’intérieur, composé de quatre niveaux. C’était la première fois qu’il voyait ce coffre ouvert ; il frémit d’excitation. Sur le premier rayonnage, il trouva des documents de banque, le dernier relevé de comptabilité, des reçus de commandes et les fiches de salaire des employés. Sur le second rayonnage, il trouva une boîte en fer-blanc contenant les fonds de caisse du Clark’s, et une autre contenant des liquidités modestes pour payer les fournisseurs. Sur le troisième rayonnage, il trouva un morceau de bois qui ressemblait à un ours. Il sourit : c’était le premier objet qu’il avait offert à Tamara, lors de leur première vraie sortie ensemble. Ce moment, il l’avait préparé avec minutie, pendant plusieurs semaines, multipliant les heures supplémentaires à la station-service où il travaillait en plus de ses études pour pouvoir emmener sa Tamy dans l’un des meilleurs établissements de la région, Chez Jean-Claude, un restaurant français où l’on servait des plats d’écrevisses apparemment extraordinaires. Il avait étudié tout le menu, il avait compté combien lui coûterait le repas si elle prenait les plats les plus chers