; il avait économisé jusqu’à réunir assez d’argent, puis il l’avait invitée. Ce fameux soir, lorsqu’il était venu la chercher chez ses parents et qu’elle avait appris leur destination, elle l’avait supplié de ne pas se ruiner pour elle. « Oh, Robert, tu es un amour. Mais c’est trop, c’est vraiment trop », avait-elle dit. Elle avait dit amour. Et pour le convaincre de renoncer, elle avait proposé d’aller manger des pâtes dans un petit italien de Concord qui la tentait depuis longtemps. Ils avaient mangé des spaghettis, bu du chianti et de la grappa maison et, un peu ivres, ils étaient allés à une fête foraine proche. Sur le retour, ils s’étaient arrêtés au bord de l’océan et ils avaient attendu le lever du soleil. Sur la plage, il avait trouvé un morceau de bois qui ressemblait à un ours et il le lui avait donné lorsqu’elle s’était blottie contre lui, aux premiers éclats de l’aube. Elle avait dit qu’elle le garderait toujours et elle l’avait embrassé pour la première fois. Poursuivant son exploration du coffre, Robert, ému, trouva, à côté du morceau de bois, une quantité de photos de lui-même au fil des années. Au dos de chacune, Tamara avait griffonné quelques annotations, même pour les plus récentes. La dernière datait du mois d’avril, lorsqu’ils étaient allés assister à une course automobile. On y voyait Robert, jumelles vissées sur les yeux, qui commentait les tours. Et au dos Tamara avait inscrit : Mon Robert, toujours aussi passionné par la vie. Je l’aimerai jusqu’à mon dernier souffle. Après les photos, il y avait des souvenirs de leur vie commune : leur faire-part de mariage, celui de la naissance de Jenny, des photos de vacances, de menues bricoles dont il pensait qu’elles avaient été jetées depuis longtemps. Des petits cadeaux, une broche en toc, un stylo-souvenir, ou encore ce presse-papiers en serpentine acheté lors de vacances au Canada, et qui lui avaient tous valu des réprimandes acerbes, des Mais, Bobbo ! Que veux-tu que je fasse de pareilles cochonneries ? Et voilà qu’elle avait religieusement tout conservé dans ce coffre. Robert songea alors que ce que sa femme cachait dans ce coffre, c’était son cœur. Et il se demanda pourquoi. Sur le quatrième rayonnage, il trouva un épais cahier relié en cuir, qu’il ouvrit : le journal de Tamara. Sa femme tenait un journal. Il n’en avait jamais rien su. Il l’ouvrit au hasard et lut à la lumière de sa lampe : 1erjanvier 1975 Avons fêté la Saint-Sylvestre chez les Richardson. Note de la soirée : 5/10. Nourriture pas terrible et les Richardson sont des gens ennuyeux. Je ne l’avais jamais remarqué. Je crois que la Saint-Sylvestre est un bon moyen de savoir lesquels de vos amis sont ennuyeux ou non. Bobbo a rapidement vu que je m’ennuyais, il a voulu me divertir. Il a fait le pitre, il a voulu raconter des blagues et il a fait semblant de faire parler son tourteau. Les Richardson ont bien ri. Paul Richardson s’est même levé pour noter l’une des blagues. Il a dit qu’il voulait être certain de s’en rappeler. Moi, tout ce que j’ai réussi à faire, c’est le disputer. Dans la voiture, au retour, je lui ai dit des horreurs. J’ai dit : « Tu ne fais rire personne avec tes blagues de mauvais goût. Tu es lamentable. Qui t’a demandé de faire le clown, hein ? Tu es ingénieur dans une grande usine, non ? Parle de ton métier, montre que tu es sérieux et quelqu’un d’important. Tu n’es pas au cirque, bon sang ! » Il m’a répondu que Paul avait ri à ses blagues et je lui ai dit de se taire, que je ne voulais plus l’entendre. Je ne sais pas pourquoi je suis méchante. Je l’aime tellement. Il est tellement doux, et attentionné. Je ne sais pas pourquoi je me comporte mal avec lui. Ensuite je m’en veux, et je me déteste, et du coup, je suis encore plus ignoble. En ce jour de nouvelle année, je prends la résolution de changer. Enfin, je prends cette résolution chaque année et je ne m’y tiens jamais. Depuis quelques mois, j’ai commencé à aller voir le docteur Ashcroft à Concord. C’est lui qui m’a conseillé de tenir un journal. Nous avons une séance par semaine. Personne n’est au courant. J’aurais bien trop honte que l’on sache que je vais voir un psychiatre. Les gens diraient que je suis folle. Je ne suis pas folle. Je souffre. Je souffre, mais je ne sais pas de quoi. Le docteur Ashcroft dit que j’ai tendance à détruire tout ce qui me fait du bien. On appelle ça l’autodestruction. Il dit que j’ai des angoisses de mort et que c’est peut-être lié. Je n’en sais rien. Mais je sais que je souffre. Et que j’aime mon Robert. Je n’aime que lui. Sans lui, que serais-je devenue ? Robert referma le livre. Il pleurait. Ce que sa femme n’avait jamais pu lui dire, elle l’avait écrit. Elle l’aimait. Elle l’aimait vraiment. Elle n’aimait que lui. Il trouva que c’étaient les plus beaux mots qu’il avait jamais lus. Il s’essuya les yeux pour ne pas tacher les pages et lut encore ; pauvre Tamara, Tamy chérie, qui souffrait en silence. Pourquoi ne lui avait-elle rien dit pour le docteur Ashcroft ? Si elle souffrait, il voulait souffrir avec elle, c’était pour cela qu’il l’avait épousée. Balayant le dernier rayonnage du coffre d’un coup de lampe, il tomba sur le mot de Harry et fut brusquement ramené à la réalité. Il se rappela sa mission ; il se rappela que sa femme était affalée sur son lit, droguée, et qu’il devait se débarrasser de ce morceau de papier. Il s’en voulut soudain de ce qu’il était en train de commettre ; il était sur le point de renoncer lorsqu’il songea que s’il se débarrassait de cette lettre, sa femme se préoccuperait moins de Harry Quebert et plus de lui. C’était lui qui