comptait, elle l’aimait. C’était écrit. C’est ce qui le poussa finalement à s’emparer du feuillet et à s’enfuir du Clark’s dans le silence de la nuit, après s’être assuré de n’avoir laissé aucune trace de son passage. Il traversa la ville sur sa bicyclette et, dans une ruelle tranquille, il mit le feu aux mots de Harry Quebert à l’aide de son briquet. Il regarda le morceau de papier brûler, brunir, se tordre en une flamme d’abord dorée, puis bleue, et disparaître lentement. Il n’en resta bientôt rien. Il rentra chez lui, remit la clé entre les seins de sa femme, se coucha à ses côtés, et l’étreignit longuement. Il fallut deux jours à Tamara pour réaliser que le feuillet n’était plus à sa place. Elle se crut folle : elle était certaine de l’avoir mis dans le coffre et pourtant il n’y était pas. Personne n’avait pu y avoir accès, elle gardait la clé avec elle et il n’y avait pas eu d’effraction. L’aurait-elle égaré dans le bureau ? L’avait-elle rangé ailleurs, machinalement ? Elle passa des heures à fouiller la pièce, à vider les classeurs et les remplir à nouveau, à trier les papiers et les ranger encore, en vain : ce minuscule morceau de papier avait mystérieusement disparu. * Robert Quinn m’expliqua que, lorsque, quelques semaines plus tard, Nola disparut, sa femme en fit une maladie. — Elle répétait que si elle avait encore ce feuillet, la police pourrait enquêter sur Harry. Et le Chef Pratt qui lui disait que, sans ce morceau de papier, il ne pouvait rien faire. Elle était hystérique. Elle me disait cent fois par jour : « C’est Quebert, c’est Quebert ! Je le sais, tu le sais, nous le savons tous ! Tu as vu ce mot comme moi, non ? » — Pourquoi n’avez-vous rien dit à la police à propos de ce que vous saviez ? demandai-je. Pourquoi n’avoir pas dit que Nola était venue vous trouver, qu’elle vous avait parlé de Harry ? Ç’aurait pu être une piste, non ? — Je voulais le faire. J’étais très partagé. Pourriez-vous éteindre votre enregistreur, Monsieur Goldman ? — Bien sûr. J’éteignis la machine et je la rangeai dans mon sac. Il reprit : — Lorsque Nola a disparu, je m’en suis voulu. J’ai regretté d’avoir brûlé ce morceau de papier qui la reliait à Harry. Je me suis dit que grâce à cette preuve, la police aurait pu interroger Harry, se pencher sur lui, enquêter plus loin. Et que s’il n’avait rien eu à se reprocher, il n’aurait rien eu à craindre. Les gens innocents n’ont pas de souci à se faire après tout, non ? Enfin bref, je m’en voulais. Alors je me suis mis à lui écrire des lettres anonymes, que je suis allé accrocher à sa porte lorsque je le savais absent. — Quoi ? Les lettres anonymes, c’était vous ? — C’était moi. J’en avais préparé un petit stock en utilisant la machine à écrire de ma secrétaire, à la ganterie de Concord. Je sais ce que vous avez fait à cette gamine de 15 ans. Et bientôt toute la ville saura. Je gardais les lettres dans la boîte à gants de ma voiture. Et chaque fois que je croisais Harry en ville, je me précipitais à Goose Cove pour y déposer une lettre. — Mais pourquoi ? — Pour soulager ma conscience. Ma femme n’arrêtait pas de répéter que c’était lui le coupable, je me disais que c’était plausible. Et que si je le harcelais et que je lui faisais peur, il finirait par se dénoncer. Ça a duré quelques mois. Et puis j’ai arrêté. — Qu’est-ce qui vous a poussé à arrêter ? — Sa tristesse. Après la disparition, il était si triste… Ce n’était plus le même homme. Je me suis dit que ça ne pouvait pas être lui. Alors j’ai finalement cessé. Je restai stupéfait de ce que je venais d’apprendre. Je demandai encore à tout hasard : — Dites-moi, Monsieur Quinn : n’auriez-vous pas par hasard mis le feu à la maison de Goose Cove ? Il sourit, presque amusé par ma question. — Non. Vous êtes un chic type, Monsieur Goldman, je ne vous ferais pas ça. J’ignore quel est l’esprit malade qui en est le responsable. Nous terminâmes notre bière. — Au fait, relevai-je, vous n’avez pas divorcé finalement. Ça s’est arrangé avec votre femme ? Je veux dire, après que vous ayez découvert tous ces souvenirs dans le coffre et son journal intime ? — C’est allé de pire en pire, Monsieur Goldman. Elle a continué de me houspiller sans cesse, et elle ne m’a jamais dit qu’elle m’aimait. Jamais. Durant les mois puis les années qui ont suivi, il m’est arrivé régulièrement de la droguer à coups de somnifères pour aller lire et relire ses journaux, pour aller pleurer nos souvenirs en espérant qu’un jour cela aille mieux. Espérer qu’un jour cela aille mieux : peut-être est-ce cela l’amour. Je hochai la tête pour acquiescer : — Peut-être, dis-je. Depuis ma suite du Regent’s, je poursuivis l’écriture de mon livre de plus belle. Je racontai comment Nola Kellergan, quinze ans, avait tout fait pour protéger Harry. Comment elle s’était donnée, compromise, pour qu’il puisse garder la maison, écrire, pour qu’il ne soit pas inquiété. Comment elle était devenue peu à peu à la fois la muse et la gardienne de son chef-d’œuvre. Comment elle était parvenue à créer une bulle autour de lui pour le laisser se concentrer sur son écriture et lui permettre d’accoucher de l’œuvre de sa vie. Et à mesure que j’écrivais, je me surpris même à penser que Nola Kellergan avait été cette femme exceptionnelle dont tous les écrivains du monde rêvaient certainement. Depuis New York, où elle reprenait avec un dévouement et une efficacité rares mes feuillets, Denise me téléphona une après-midi et me dit : — Marcus, je crois que je pleure. — Pourquoi cela ? demandai-je. — C’est à cause