Ils convinrent d’une séance hebdomadaire, les mercredis matin, de 10 heures 40 à 11 heures 30. Au docteur Ashcroft, il ne parla pas des lettres, mais il parla de Nola. Sans la mentionner. Mais pour la première fois, il put raconter Nola à quelqu’un. Cela lui fit un bien considérable. Ashcroft, dans son fauteuil rembourré, l’écoutait attentivement, faisant jouer ses doigts sur un sous-main chaque fois qu’il se lançait dans une interprétation. — Je crois que je vois des morts, expliqua Harry. — Donc votre amie est morte ? conclut Ashcroft. — Je n’en sais rien… C’est ça qui me rend fou. — Je ne crois pas que vous soyez fou, Monsieur Quebert. — Parfois, je vais sur la plage et je crie son nom. Et lorsque je n’ai plus la force de crier, je m’assois sur le sable et je pleure. — Je crois que vous êtes dans un processus de deuil. Il y a votre part rationnelle, lucide, consciente, qui se bat avec une autre part de vous qui, elle, refuse d’accepter ce qui, à ses yeux, est inacceptable. Lorsque la réalité est trop insupportable, on essaie de la détourner. Peut-être que je pourrais vous prescrire des relaxants pour vous aider à vous détendre. — Non, surtout pas. Je dois pouvoir être concentré sur mon livre. — Parlez-moi de ce livre, Monsieur Quebert. — C’est une histoire d’amour merveilleuse. — Et de quoi parle cette histoire ? — D’un amour entre deux êtres qui ne pourra jamais avoir lieu. — C’est l’histoire de vous et de votre amie ? — Oui. Je hais les livres. — Pourquoi ? — Ils me font du mal. — C’est l’heure. Nous reprendrons la semaine prochaine. — Très bien. Merci, docteur. Un jour, dans la salle d’attente, il croisa Tamara Quinn qui sortait du cabinet. * Le manuscrit fut achevé à la mi-novembre, au cours d’une après-midi tellement sombre qu’on ne savait si c’était le jour ou la nuit. Il tassa l’épais paquet de pages et relut attentivement le titre qui s’inscrivait en majuscules sur la couverture : Les origines du mal Par Harry L. Quebert Il éprouva soudain le besoin d’en parler à quelqu’un, et il se rendit aussitôt au Clark’s pour trouver Jenny. — J’ai fini mon livre, lui dit-il, dans un élan d’euphorie. Je suis venu à Aurora pour écrire un livre, et le voilà. Il est terminé. Terminé. Terminé ! — C’est formidable, répondit Jenny. Je suis certaine que c’est un très grand livre. Que vas-tu faire à présent ? — Je vais aller à New York quelque temps. Pour le proposer à des éditeurs. Il soumit des copies du manuscrit à cinq des grandes maisons d’édition de New York. Moins d’un mois plus tard, les cinq maisons le recontactèrent, certaines d’avoir là un chef-d’œuvre, et surenchérissant pour l’achat des droits. Une nouvelle vie débutait. Il engagea un avocat et un agent. À quelques jours de Noël, il signa finalement un contrat phénoménal de 100 000 dollars avec l’une d’entre elles. Il était en route pour la gloire. Il rentra à Goose Cove le 23 décembre, au volant d’une Chrysler Cordoba flambant neuve. Il avait tenu à passer Noël à Aurora. Coincée dans la porte, une lettre anonyme, déposée depuis plusieurs jours. La dernière qu’il recevrait jamais. La journée du lendemain fut consacrée à la préparation du repas du soir : il fit rôtir une gigantesque dinde, fit dorer des haricots au beurre et sauter des pommes de terre dans l’huile, confectionna un gâteau au chocolat et à la crème fraîche. Le tourne-disque jouait Madame Butterfly. Il dressa une table pour deux, à côté du sapin. Il ne remarqua pas, derrière la vitre embuée, Robert Quinn qui l’observait et qui se jura, ce jour-là, de cesser ses lettres. Après avoir dîné, Harry s’excusa auprès de l’assiette vide qui lui faisait face, et s’éclipsa un instant dans son bureau. Il en revint avec un grand carton. — C’est pour moi ? s’écria Nola. — Ça n’a pas été facile de le trouver, mais tout arrive, répondit Harry en déposant le carton par terre. Nola s’agenouilla près de la boîte. « Mais qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce que c’est ? » répéta-t-elle en soulevant les battants du carton qui n’étaient pas scellés. Un museau apparut et bientôt une petite tête jaune. « Un chiot ! C’est un chiot ! Un chien couleur du soleil ! Oh Harry, Harry chéri ! Merci ! Merci ! » Elle sortit le petit chien de la boîte et le prit dans ses bras. C’était un labrador d’à peine deux mois et demi. « Tu t’appelleras Storm ! expliqua-t-elle au chien. Storm ! Storm ! Tu es le chien dont j’ai toujours rêvé ! » Elle déposa le chiot sur le sol. Il se mit à explorer son nouvel environnement en jappant, et elle s’accrocha au cou de Harry. — Merci, Harry, je suis si heureuse avec vous. Mais j’ai tellement honte, je n’ai pas de cadeau pour vous. — Mon cadeau, c’est ton bonheur, Nola. Il la serra dans ses bras mais il lui sembla qu’elle glissait, bientôt il ne la sentit plus, il ne la vit plus. Il l’appela mais elle ne répondit plus. Il se retrouva seul, debout au milieu de la salle à manger, à serrer ses propres bras. À ses pieds, le chiot était sorti de sa boîte et jouait avec les lacets de ses chaussures. * Les Origines du mal parurent en juin 1976. Dès sa sortie, le livre rencontra un immense succès. Encensé par la critique, le prodigieux Harry Quebert, trente-cinq ans, était désormais considéré comme le plus grand écrivain de sa génération. Deux semaines avant la sortie du livre, conscient de l’impact qu’il allait susciter, l’éditeur de Harry fit en personne le trajet jusqu’à Aurora pour venir le chercher : — Allons, Quebert, on me dit que vous ne voulez pas venir à New York ? interrogea l’éditeur. — Je ne peux pas partir, dit Harry. J’attends