quelqu’un. — Vous attendez quelqu’un ? Qu’est-ce que vous me racontez là ? Toute l’Amérique vous veut. Vous allez devenir une immense vedette. — Je ne peux pas partir, j’ai un chien. — Eh bien, nous le prenons avec nous. Vous verrez, nous le chouchouterons : il aura une nounou, un cuisinier, un promeneur, un toiletteur. Allons, faites votre valise et en route pour la gloire, mon ami. Et Harry quitta Aurora pour une tournée de plusieurs mois à travers le pays. On ne parla bientôt plus que de lui et de son stupéfiant roman. Depuis la cuisine du Clark’s ou dans sa chambre à coucher, Jenny le suivait, par le biais de la radio, de la télévision. Elle achetait tous les journaux à son sujet, elle conservait religieusement tous les articles. Chaque fois qu’elle voyait son livre dans un magasin, elle l’achetait. Elle en avait plus de dix exemplaires. Elle les avait tous lus. Souvent, elle se demandait s’il reviendrait la chercher. Lorsque le facteur passait, elle se surprenait à attendre une lettre. Lorsque le téléphone sonnait, elle espérait que c’était lui. Elle attendit tout l’été. Lorsqu’elle croisait une voiture semblable à la sienne, son cœur battait plus fort. Elle attendit durant l’automne qui suivit. Lorsque la porte du Clark’s s’ouvrait, elle imaginait que c’était lui qui revenait la chercher. Il était l’amour de sa vie. Et en attendant, pour s’occuper l’esprit, elle repensait aux jours bénis où il venait travailler à la table 17 du Clark’s. Là, tout près d’elle, il avait écrit ce chef-d’œuvre dont elle relisait quelques pages tous les soirs. S’il voulait rester vivre à Aurora, il pourrait continuer à venir ici tous les jours : elle resterait faire le service, pour le plaisir d’être à ses côtés. Peu lui importerait de servir des hamburgers jusqu’à la fin de son existence si elle existait à ses côtés. Elle garderait cette table pour lui, pour toujours. Et malgré les récriminations de sa mère, elle commanda, à ses frais, une plaque en métal qu’elle fit visser sur la table 17 et sur laquelle était gravé : C’est à cette table que durant l’été 1975 l’écrivain Harry Quebert a rédigé son célèbre roman Les Origines du mal Le 13 octobre 1976, elle fêta ses vingt-cinq ans. Harry était à Philadelphie, elle l’avait lu dans le journal. Depuis son départ, il ne lui avait pas donné signe de vie. Ce soir-là, dans le salon de la maison familiale et devant ses parents, Travis Dawn, qui était venu déjeuner chez les Quinn tous les dimanches depuis un an, demanda sa main à Jenny. Et comme elle n’avait plus d’espoir, elle accepta. * Juillet 1985 Dix ans après les événements, le spectre de Nola et de son enlèvement avait été balayé par le temps. Dans les rues d’Aurora, il y avait longtemps que la vie avait repris ses droits : les enfants, sur leurs patins à roulettes, y jouaient de nouveau bruyamment au hockey, les concours de corde à sauter avaient recommencé et des marelles géantes étaient réapparues sur les trottoirs. Dans la rue principale, les vélos encombraient de nouveau la devanture de l’épicerie de la famille Hendorf où la poignée de bonbons se vendait désormais à près d’un dollar. À Goose Cove, à la fin d’une matinée de la deuxième semaine de juillet, Harry, installé sur la terrasse, profitait de la chaleur des beaux jours en corrigeant des feuillets de son nouveau roman ; couché près de lui, le chien Storm dormait. Une nuée de mouettes passa au-dessus de lui. Il les suivit du regard, elles se posèrent sur la plage. Il se leva aussitôt pour aller chercher à la cuisine du pain sec qu’il gardait dans une boîte en fer-blanc marquée de l’inscription Souvenir de Rockland, Maine, puis descendit sur la plage pour le distribuer aux oiseaux, suivi à la trace par le vieux Storm dont la marche était rendue difficile par l’arthrose. Il s’assit sur les galets pour contempler les oiseaux, et le chien s’assit à côté de lui. Il le caressa longuement. « Mon pauvre vieux Storm, lui disait-il, t’as de la peine à marcher, hein ? C’est que t’es plus tout jeune… Je me souviens du jour où je t’ai acheté, c’était juste avant Noël 1975… T’étais une foutue minuscule boule de poils, pas plus grosse que mes deux poings. » Soudain, il entendit une voix qui l’appelait. — Harry ? Sur la terrasse, un visiteur le hélait. Harry plissa les yeux et reconnut Eric Rendall, le recteur del’université de Burrows, dans le Massachusetts. Les deux hommes avaient sympathisé au cours d’une conférence, une année auparavant, et ils avaient gardé des contacts réguliers depuis. — Eric ? C’est vous ? répondit Harry. — C’est bien moi. — Ne bougez pas, je remonte. Une poignée de secondes plus tard, Harry, péniblement suivi par le vieux labrador, rejoignit Rendall sur sa terrasse. — J’ai essayé de vous joindre, expliqua le recteur pour justifier sa visite impromptue. — Je ne réponds pas souvent au téléphone, sourit Harry. — C’est votre nouveau roman ? demanda Rendall en avisant les feuillets éparpillés sur la table. — Oui, il doit sortir cet automne. Deux ans que j’y travaille… Je dois encore relire les épreuves, mais vous savez, je crois que rien de ce que je pourrai écrire ne sera jamais comme Les Origines du mal. Rendall dévisagea Harry avec sympathie. — Au fond, dit-il, les écrivains n’écrivent qu’un seul livre par vie. Harry acquiesça d’un signe de tête et offrit du café à son visiteur. Puis ils s’installèrent autour de la table et Rendall expliqua : — Harry, je me suis permis de venir vous trouver parce que je me rappelle que vous m’aviez dit avoir envie d’enseigner à l’université. Or, il y a une place de professeur qui se libère au département de littérature de Burrows. Je sais que ce n’est pas Harvard, mais nous sommes une université de qualité. Si le poste vous intéresse, il est à vous. Harry se