million de dollars pour l’écrire ? Vous avez quel âge ? Trente ans à peine ? Trente ans ! Et vous avez déjà amassé tellement de pognon ! » Même le portier de mon immeuble, que je voyais avancer dans sa lecture entre deux ouvertures de portes, avait fini par me coincer longuement devant l’ascenseur, une fois le livre terminé, pour me confier ce qu’il avait sur le cœur : « Alors voilà ce qui est arrivé à Nola Kellergan ? Quelle horreur ! Mais comment en arrive-t-on là ? Hein, Monsieur Goldman, comment est-ce possible ? » Depuis le jour de sa sortie, L’Affaire Harry Quebert était numéro un des ventes à travers tout le pays ; il promettait d’être la meilleure vente de l’année sur le continent américain. On en parlait partout : à la télévision, à la radio, dans les journaux. Les critiques, qui m’avaient attendu au tournant, ne tarissaient pas d’éloges à mon sujet. On disait que mon nouveau roman était un grand roman. Immédiatement après la sortie du livre, j’étais parti pour une tournée promotionnelle marathon qui me conduisit aux quatre coins du pays en l’espace de deux semaines seulement, changement de Président oblige. Barnaski considérait que c’était la limite de la fenêtre temporelle qui nous était dévolue avant que les regards se tournent en direction de Washington pour l’élection du 4 novembre. De retour à New York, j’avais encore sillonné les plateaux de télévision à un rythme effréné pour répondre à l’engouement général, lequel s’était étendu jusqu’à la maison de mes parents, où curieux et journalistes venaient sonner sans cesse à leur porte. Pour leur assurer un peu de quiétude, je leur avais offert un camping-car à bord duquel ils s’étaient mis en tête de réaliser l’un de leurs vieux rêves : rallier Chicago puis descendre la route 66 jusqu’en Californie. Nola, à la suite d’un article du New York Times, se voyait désormais surnommée la fillette qui avait ému l’Amérique. Et les lettres de lecteurs que je recevais faisaient toutes état de ce sentiment : tous avaient été touchés par l’histoire de cette fillette malheureuse et maltraitée qui avait retrouvé le sourire en rencontrant Harry Quebert et qui, du haut de ses quinze ans, s’était battue pour lui, et lui avait permis d’écrire Les Origines du mal. Certains spécialistes de la littérature affirmaient d’ailleurs que son livre ne pouvait se lire correctement que grâce au mien ; ils en proposaient désormais une nouvelle approche dans laquelle Nola ne représentait plus un amour impossible mais la toute-puissance sentimentale. C’est ainsi que Les Origines du mal qui, quatre mois plus tôt, avaient été retirées de quasiment toutes les librairies du pays, voyaient à présent les ventes redécoller. En prévision de Noël, l’équipe marketing de Barnaski était en train de préparer un coffret à tirage limité contenant Les Origines du mal, L’Affaire Harry Quebert et une analyse de texte proposée par un certain François Lancaster. Quant à Harry, je n’avais plus eu aucune nouvelle depuis que je l’avais quitté au Sea Side Motel. J’avais pourtant essayé de le joindre à d’innombrables reprises : son portable était coupé, et lorsque j’appelais le motel et demandais la chambre 8, le téléphone sonnait dans le vide. De façon générale, je n’avais eu aucun contact avec Aurora, ce qui valait peut-être mieux ; je n’avais guère envie de savoir comment était reçu le livre là-bas. Je savais simplement, par l’intermédiaire du service juridique de Schmid & Hanson, qu’Elijah Stern s’acharnait à essayer de les assigner en justice, qualifiant de diffamatoires les passages le concernant, et notamment ceux où je m’interrogeais sur les raisons pour lesquelles il avait non seulement accédé à la demande de Luther en demandant à Nola de poser nue, mais n’avait également jamais signalé à la police la disparition de sa Monte Carlo noire. Je l’avais pourtant appelé avant la sortie du livre pour obtenir sa version des faits, mais il n’avait pas daigné me répondre. À partir de la troisième semaine d’octobre, exactement comme l’avait prévu Barnaski, l’élection présidentielle occupa l’intégralité de l’espace médiatique. Les sollicitations à mon adresse diminuèrent drastiquement, et j’en éprouvai un certain soulagement. Je venais de vivre deux années éprouvantes, mon premier succès, la maladie des écrivains, puis ce second livre enfin. J’avais l’esprit apaisé, et je ressentais un réel besoin de partir quelque temps en vacances. Comme je n’avais pas envie de partir seul et que je voulais remercier Douglas pour son soutien, j’achetai deux billets pour les Bahamas, histoire de passer des vacances entre copains, ce qui ne m’était plus arrivé depuis le lycée. Je voulus lui en faire la surprise, un soir où il vint regarder le sport chez moi. Mais à mon grand désarroi, il déclina mon invitation. — Ça aurait été chouette, me dit-il, mais j’ai prévu d’emmener Kelly aux Caraïbes aux mêmes dates. — Kelly ? T’es toujours avec elle ? — Oui, bien sûr. Tu ne le savais pas ? On prévoit de se fiancer. Je vais justement lui demander sa main là-bas. — Oh, génial ! Je suis vraimentcontent pour vous deux. Toutes mes félicitations. Je dus avoir un air un peu triste, parce qu’il me dit : — Marc, tu as tout ce que n’importe qui voudrait avoir dans la vie. Il est temps de ne plus être seul, désormais. J’acquiesçai. — C’est que… Il y a des lustres que j’ai pas eu de rencart, me justifiai-je. Il sourit. — T’inquiète pas pour ça. C’est cette conversation qui nous amena à la soirée du surlendemain, le mercredi 22 octobre 2008, qui fut le soir où tout bascula. Douglas m’avait arrangé un rendez-vous avec Lydia Gloor, dont il avait appris par son agent qu’elle en pinçait toujours pour moi. Il m’avait convaincu de lui téléphoner et nous étions convenus de nous retrouver dans un bar de Soho. Sur le coup de dix-neuf heures, Douglas passa chez moi pour me soutenir moralement. — T’es pas encore prêt ? constata-t-il en me découvrant torse nu lorsque