je lui ouvris la porte. — J’arrive pas à me décider sur la chemise ? répondis-je en agitant deux cintres devant moi. — Mets la bleue, ce sera très bien. — T’es sûr que c’est pas une erreur de sortir avec Lydia, Doug ? — Tu vas pas te marier, Marc. Tu vas juste boire un verre avec une jolie fille qui te plaît et à qui tu plais. Vous verrez bien si le courant passe toujours. — Et après le verre on fait quoi ? — Je t’ai réservé une table dans un italien branché, pas loin du bar. Je vais t’envoyer un message avec l’adresse. Je souris. — Qu’est-ce que je ferais sans toi, Doug ? — C’est à ça que servent les amis, non ? À cet instant, je reçus un appel sur mon portable. Je n’aurais probablement pas répondu si je n’avais pas vu sur l’écran digital du téléphone qu’il s’agissait de Gahalowood. — Allô, sergent ? Quel plaisir de vous entendre. Il avait une mauvaise voix. — Bonsoir, l’écrivain, désolé de vous importuner… — Vous ne me dérangez pas du tout. Il avait l’air très contrarié. Il me dit : — L’écrivain, je crois qu’on a un gigantesque problème. — Que se passe-t-il ? — C’est à propos de la mère de Nola Kellergan. Celle dont vous racontez dans votre livre qu’elle battait sa fille. — Louisa Kellergan, oui. Qu’y a-t-il ? — Avez-vous accès à Internet ? Il faut que je vous envoie un e-mail. J’allai au salon et y allumai mon ordinateur. Je me connectai à ma boîte e-mail tout en restant au téléphone avec Gahalowood. Il venait de m’envoyer une photo. — Qu’est-ce que c’est ? demandai-je. Vous commencez à m’inquiéter. — Ouvrez l’image. Vous vous souvenez, vous m’aviez parlé de l’Alabama ? — Oui, bien sûr que je m’en rappelle. C’est de là que venaient les Kellergan. — Nous avons merdé, Marcus. Nous avons complètement oublié de nous pencher sur l’Alabama. Vous me l’aviez dit en plus ! — Qu’est-ce que je vous avais dit ? — Qu’il fallait découvrir ce qui s’était passé en Alabama. Je cliquai sur l’image. C’était une photo d’une pierre tombale, dans un cimetière, sur laquelle figurait l’inscription suivante : LOUISA KELLERGAN 1930-1969 Notre épouse et mère bien-aimée Je restai effaré. — Nom de Dieu ! soufflai-je. Qu’est-ce que ça veut dire ? — Que la mère de Nola est morte en 1969, soit six ans avant la disparition de sa fille ! — Qui vous a transmis cette photo ? — Un journaliste de Concord. Ça va faire la une de la presse demain, l’écrivain, et vous savez comment ça se passe : il ne faudra pas trois heures pour que tout le pays décrète que ni votre livre, ni l’enquête ne tiennent la route. Ce soir-là, il n’y eut pas de dîner avec Lydia Gloor. Douglas sortit Barnaski d’un rendez-vous d’affaires, Barnaski sortit Richardson-du-département-juridique de chez lui, et nous eûmes une séance de crise particulièrement houleuse dans une salle de réunion de Schmid & Hanson. Le cliché était en fait une reprise, par le Concord Herald, de la découverte d’un journal local de la région de Jackson. Barnaski venait de passer deux heures à essayer de convaincre le rédacteur en chef du Concord Herald de renoncer à faire de cette image la une de son numéro du lendemain, mais en vain. — Vous imaginez ce que les gens vont dire quand ils apprendront que votre bouquin est un ramassis de mensonges ! hurla-t-il à mon intention. Mais nom de Dieu, Goldman, vous n’avez pas vérifié vos sources ? — Je ne sais plus, c’est insensé ! Harry me parlait de la mère ! Il m’en a parlé souvent. Je ne comprends rien. La mère battait Nola ! Il me l’a dit ! Il m’a parlé des coups et de ces simulations de noyade. — Et que dit Quebert à présent ? — Il est injoignable. J’ai essayé de l’appeler au moins dix fois ce soir. De toute façon, ça va faire deux mois que je n’ai plus eu de ses nouvelles. — Essayez encore ! Démerdez-vous ! Parlez à quelqu’un qui puisse vous répondre ! Trouvez-moi une explication que je puisse donner aux journalistes demain matin lorsqu’ils me tomberont dessus. Sur le coup de vingt-deux heures, je téléphonai finalement à Erne Pinkas. — Mais enfin, d’où as-tu sorti que la mère était vivante ? me demanda-t-il. Je restai abasourdi. Je finis par répondre bêtement : — Personne ne m’a dit qu’elle était morte ! — Mais personne ne t’a dit qu’elle était vivante ! — Si ! Harry me l’a dit. — Alors il s’est foutu de toi. Le père Kellergan a débarqué seul à Aurora avec sa fille. Il n’y a jamais eu de mère. — Je n’y comprends plus rien ! J’ai l’impression d’être fou. Pour qui est-ce que je vais passer maintenant ? — Pour un écrivain de merde, Marcus. Je peux te dire qu’ici on a du mal à avaler la pilule. Un mois qu’on te voyait te pavaner dans les journaux et à la télévision. On s’est tous dit que tu racontais n’importe quoi. — Pourquoi personne ne m’a prévenu ? — Te prévenir ? Pour te dire quoi ? Te demander si, par hasard, tu t’étais pas planté en parlant d’une mère qui était morte au moment des faits. — De quoi est-elle morte ? demandai-je. — J’en sais rien. — Mais, et la musique ? Et les coups ? J’ai des témoins qui m’ont confirmé tout ça. — Des témoins de quoi ? Que le révérend enclenchait son transistor à plein volume pour foutre tranquillement des dérouillées à sa fille ? Oui, ça on s’en doutait tous. Mais dans ton bouquin, tu racontes que le père Kellergan se cachait dans son garage pendant que la mère savatait la môme. Or, le problème est que la mère n’a jamais mis les pieds à Aurora puisqu’elle était morte avant