et des rosiers sauvages. Mais l’effort en valait la peine : le lac était magnifique, couvert de nénuphars roses et bordé par d’immenses saules pleureurs. À travers l’eau transparente, on pouvait voir le sillon des bancs de perchettes dorées que des hérons cendrés venaient pêcher en se postant dans les roseaux. À l’une de ses extrémités, il y avait même une petite plage de sable gris. C’est au bord de ce lac que Harry était venu se cacher de Nola. C’est là qu’il se trouvait le samedi 5 juillet, lorsqu’elle déposa sa première lettre contre la porte de sa maison. * Samedi 5 juillet 1975 C’était la fin de la matinée lorsqu’il arriva aux abords du lac. Erne Pinkas s’y trouvait déjà, se prélassant sur la berge. — Alors vous êtes finalement venu, s’amusa Pinkas en le voyant. Quel choc de vous rencontrer ailleurs qu’au Clark’s. Harry sourit. — Vous m’avez tellement parlé de ce lac que je ne pouvais pas ne pas venir. — C’est beau, hein ? — Magnifique. — C’est ça la Nouvelle-Angleterre, Harry. C’est un paradis protégé et c’est ça qui me plaît. Partout dans le reste du pays, ils construisent et bétonnent à tour de bras. Mais ici c’est différent : je peux vous garantir que dans trente ans, cet endroit sera resté intact. Après être allés se rafraîchir dans l’eau, ils allèrent sécher au soleil et ils parlèrent littérature. — À propos de bouquins, demanda Pinkas, comment avance le vôtre ? — Bof, se contenta de répondre Harry. — Ne faites pas cette tête, je suis sûr que c’est très bon. — Non, je crois que c’est très mauvais. — Faites-moi lire, je vous donnerai un avis objectif, promis. Qu’est-ce que vous n’aimez pas ? — Tout. Je n’ai pas d’inspiration. Je ne sais pas comment commencer. Je crois que je ne sais même pas de quoi je parle. — Qu’est-ce que c’est comme histoire ? — Une histoire d’amour. — Ah, l’amour… soupira Pinkas. Vous êtes amoureux ? — Oui. — C’est un bon début. Dites, Harry, est-ce que la grande vie ne vous manque pas trop ? — Non. Je suis bien ici. J’avais besoin de calme. — Mais que faites-vous à New York exactement ? — Je… Je suis écrivain. Pinkas hésita avant de le contredire. — Harry… Ne le prenez pas mal, mais j’ai parlé à un de mes amis qui habite New York… — Et ? — Il dit qu’il n’a jamais entendu parler de vous. — Tout le monde ne me connaît pas… Savez-vous combien de personnes vivent à New York ? Pinkas sourit pour montrer qu’il n’avait pas de mauvaises intentions. — Je crois que personne ne vous connaît, Harry. J’ai contacté la maison qui a édité votre livre… Je voulais en commander plus… Je ne connaissais pas cet éditeur, je pensais que c’était moi qui étais ignorant… Jusqu’à ce que je découvre qu’il s’agit d’une imprimerie à Brooklyn… Je leur ai téléphoné, Harry… Vous avez payé une imprimerie pour qu’ils tirent votre livre… Harry baissa la tête, couvert de honte. — Alors vous savez tout, murmura-t-il. — Je sais tout quoi ? — Que je suis un imposteur. Pinkas posa une main amicale sur son épaule. — Un imposteur ? Allons ! Ne dites pas de bêtises ! J’ai lu votre bouquin, et je l’ai adoré ! C’est bien pour ça que je voulais en commander plus. C’est un livre magnifique, Harry ! Pourquoi faudrait-il être un écrivain célèbre pour être un bon écrivain ? Vous avez énormément de talent, et je suis certain que vous deviendrez bientôt très connu. Qui sait : peut-être que ce livre que vous êtes en train d’écrire sera un chef-d’œuvre. — Et si je n’y arrive pas ? — Vous yarriverez. Je le sais. — Merci, Ernie. — Ne me remerciez pas, ce n’est que la vérité. Et ne vous inquiétez pas, je ne dirai rien à personne. Tout ceci restera entre nous. * Dimanche 6 juillet 1975 À quinze heures précises, Tamara Quinn posta son mari en costume sous le porche de leur maison avec une coupe de champagne dans la main et un cigare dans la bouche. — Surtout ne bouge pas, lui intima-t-elle. — Mais ma chemise me gratte, Bibichette. — Tais-toi, Bobbo ! Ces chemises ont coûté très cher, ce qui est cher ne gratte pas. Bibichette avait acheté les nouvelles chemises dans un magasin très en vue de Concord. — Pourquoi je peux plus mettre mes autres chemises ? demanda Bobbo. — Je te l’ai dit : je ne veux pas que tu mettes tes vieilles fripes dégoûtantes lorsqu’un grand écrivain vient chez nous ! — Et je n’aime pas le goût du cigare… — Dans l’autre sens, andouille ! Tu l’as mis à l’envers dans ta bouche. Ne vois-tu pas que la bague marque l’embouchure ? — Je pensais que c’était un capuchon. — Tu ne connais rien à la chiqueté ? — La chiqueté ? — Ce sont les choses chic. — Je ne savais pas qu’on disait chiqueté. — C’est parce que tu ne sais rien, mon pauvre Bobbo. Harry doit arriver dans quinze minutes : tâche de te montrer digne. Et essaie de l’impressionner. — Comment dois-je faire ? — Fume ton cigare d’un air pensif. Comme un grand entrepreneur. Et lorsqu’il te parle, prends un air supérieur. — Comment fait-on pour avoir un air supérieur ? — Excellente question : comme tu es bête et que tu ne connais rien à rien, il faudra te montrer évasif. Il faut répondre aux questions par des questions. S’il te demande : « Étiez-vous pour ou contre la guerre du Vietnam ? », tu réponds : « Vous-même, si vous posez la question, c’est que vous devez avoir un avis très précis à ce sujet. » Et là-dessus, paf ! Tu le sers de champagne ! On appelle ça « faire diversion ». — Oui, Bibichette. — Et ne me déçois pas. —