Oui, Bibichette. Tamara rentra dans la maison et Robert s’assit dans un fauteuil en osier, dépité. Il détestait ce Harry Quebert, soi-disant roi des écrivains, mais qui était surtout visiblement le roi des chichis. Et il détestait voir sa femme faire ses grandes danses nuptiales pour lui. Il ne s’y pliait que parce qu’elle lui avait promis qu’il pourrait être son Robert Cochonou ce soir et qu’il pourrait même venir dormir dans sa chambre – les époux Quinn faisaient chambre à part. En général, une fois tous les trois ou quatre mois, elle acceptait un coït, la plupart du temps après de longues supplications, mais il y avait longtemps qu’il n’avait pas eu le droit de rester dormir avec elle. Dans la maison, à l’étage, Jenny était prête : elle portait une grande robe de soirée, ample, avec épaulettes bouffantes, parure en toc, trop de rouge sur les lèvres et des bagues supplémentaires aux doigts. Tamara arrangea la robe de sa fille et lui sourit. — Tu es magnifique, ma chérie. Le Quebert va tomber raide dingue lorsqu’il va te voir ! — Merci, Maman. Mais n’est-ce pas trop ? — Trop ? Non, c’est parfait. — Mais nous n’allons qu’au cinéma ! — Et après ? Si vous allez faire un dîner chic après ? Y as-tu pensé ? — Il n’y a pas de restaurant chic à Aurora. — Et peut-être que Harry a réservé dans un très grand restaurant de Concord pour sa fiancée. — Maman, nous ne sommes pas encore fiancés. — Oh, chérie, bientôt, j’en suis sûre. Vous êtes-vous embrassés ? — Pas encore. — En tout cas, s’il te tripote, pour l’amour de Dieu, laisse-toi faire ! — Oui, Maman. — Et quelle charmante idée il a eue de te proposer d’aller au cinéma ! — En fait, c’était ma proposition. J’ai pris mon courage à deux mains, je lui ai téléphoné et je lui ai dit : « Mon Harry, vous travaillez trop ! Allons au cinéma cet après-midi. » — Et il a dit oui… — Tout de suite ! Sans hésiter une seconde ! — Tu vois, c’est comme si c’était son idée. — J’ai toujours des remords de le déranger pendant qu’il écrit… Parce qu’il écrit des textes sur moi. Je le sais, j’en ai vu un. Il y disait qu’il ne venait au Clark’s que pour me voir. — Oh, chérie ! C’est si excitant. Tamara attrapa une boîte de fard et peinturlura le visage de sa fille, tout en rêvassant. Il écrivait un livre pour elle : bientôt, à New York, tout le monde parlerait du Clark’s et de Jenny. Il y aurait sans doute un film aussi. Quelle merveilleuse perspective ! Ce Quebert était l’exaucement de toutes ses prières : comme ils avaient bien fait d’être des bons chrétiens, les voilà récompensés. Elle réfléchissait à toute allure : il fallait absolument organiser une garden-party dimanche prochain pour officialiser la chose. Le délai était court mais le temps pressait : le samedi d’après, ce serait déjà le bal de l’été et toute la ville, médusée et envieuse, verrait sa Jenny au bras du grand écrivain. Il fallait donc que ses amies à elle voient sa fille et Harry ensemble avant le bal, pour que la rumeur fasse le tour d’Aurora et que, le soir du bal, ils soient l’attraction de la soirée. Ah, quel bonheur ! Elle s’était fait tellement de souci pour sa fille : elle aurait pu finir au bras d’un routier de passage. Pire : d’un socialiste. Pire : d’un nègre ! Elle frémit à cette pensée : sa Jenny et un affreux nègre. Soudain, une angoisse la saisit : beaucoup de grands écrivains étaient des Juifs. Et si Quebert était un Juif ? Quelle horreur ! Peut-être même un Juif socialiste ! Elle regretta que les Juifs puissent être blancs de peau parce que cela les rendait invisibles. Au moins, les Noirs avaient l’honnêteté d’être noirs, pour qu’on puisse les identifier clairement. Mais les Juifs étaient sournois. Elle ressentit des crampes dans son ventre : son estomac se nouait. Depuis l’Affaire Rosenberg, elle avait une grande peur des Juifs. Ils avaient tout de même livré la bombe atomique aux Soviets. Comment savoir si Quebert était juif ? Elle eut soudain une idée. Elle regarda sa montre : elle avait juste le temps d’aller au magasin général avant qu’il n’arrive. Et elle s’empressa de faire l’aller-retour. À quinze heures vingt, une Chevrolet Monte Carlo noire se gara devant la maison des Quinn. Robert Quinn fut surpris de voir Harry Quebert en sortir : c’était un modèle de voiture qu’il appréciait en particulier. Il nota également que le Grand Écrivain était en tenue très décontractée. Il lui adressa malgré tout un salut d’une grande solennité et lui offrit immédiatement de boire quelque chose plein de chiqueté, ainsi que le lui avait enseigné sa femme. — Champagne ? hurla-t-il. — Heu, à vrai dire, je ne suis pas très champagne, répondit Harry. Peut-être juste une bière, si vous avez… — Bien sûr ! s’enthousiasma soudain familièrement Robert. La bière, il connaissait bien. Il avait même un livre sur toutes les bières qu’on fabriquait en Amérique. Il s’empressa d’aller chercher deux bouteilles fraîches dans le frigo et annonça au passage à ses dames à l’étage que le pas-si-grand-que-ça Harry Quebert était arrivé. Assis sous la marquise, les bras de chemise remontés, les deux hommes trinquèrent en entrechoquant leurs bouteilles et parlèrent voitures. — Pourquoi la Monte Carlo ? demanda Robert. Je veux dire, vu votre situation, vous pourriez choisir n’importe quel modèle, et vous prenez la Monte Carlo… — C’est un modèle sportif et pratique à la fois. Et puis j’aime sa coupe. — Moi aussi ! J’étais à deux doigts de craquer l’an passé ! — Vous auriez dû. — Ma femme ne voulait pas. — Il fallait acheter la voiture d’abord et lui demander son avis après. Robert éclata de rire ; ce Quebert était en