même au bras de Travis. — Et le Chef Pratt ? Que vous a-t-il dit lorsque vous lui en avez parlé ? — Qu’il allait mener son enquête. Je lui en ai reparlé quand la petite a disparu : il a dit que ça pouvait être une piste. Le problème c’est qu’entre-temps, ce feuillet a disparu. — Comment ça, disparu ? — Je le gardais dans le coffre du Clark’s. J’étais la seule à y avoir accès. Et puis un jour du tout début du mois d’août 1975, ce feuillet a mystérieusement disparu. Plus de feuillet, plus de preuve contre Harry. — Qui l’aurait pris ? — Aucune idée ! Ça reste un vrai mystère. Un coffre énorme, en fonte, dont j’étais la seule à posséder la clé. À l’intérieur, il y avait toute la comptabilité du Clark’s, l’argent des salaires et quelques liquidités pour les commandes. Un matin, j’ai réalisé que le feuillet n’était plus là. Il n’y avait aucun signe d’effraction. Tout était là, sauf ce maudit bout de papier. Je n’ai pas la moindre idée de ce qui a pu se passer. Je pris note de ce qu’elle me disait : tout ceci devenait de plus en plus intéressant. Je demandai encore : — De vous à moi, Madame Quinn, lorsque vous avez découvert les sentiments de Harry pour Nola, qu’avez-vous ressenti ? — De la colère, du dégoût. — N’auriez-vous pas essayé de vous venger en envoyant quelques lettres anonymes à Harry ? — Des lettres anonymes ? Est-ce que j’ai une tête à faire ce genre de saloperie ? Je n’insistai pas et poursuivis mes questions : — Pensez-vous que Nola aurait pu avoir des relations avec d’autres hommes à Aurora ? Elle manqua de s’étouffer avec son thé glacé. — Mais vous n’y êtes pas du tout ! Pas-du-tout ! C’était une gentille petite, toute mignonne, toujours prête à rendre service, travailleuse, intelligente. Qu’est-ce que vous allez imaginer avec vos histoires de coucheries intempestives ? — Juste une simple question, comme ça. Connaissez-vous un certain Elijah Stern ? — Bien sûr, répondit-elle comme si c’était l’évidence même, avant d’ajouter : c’était le propriétaire avant Harry. — Le propriétaire de quoi ? demandai-je. — De la maison de Goose Cove, pardi. Elle appartenait à Elijah Stern, et il y venaitrégulièrement avant. C’était une maison de famille, je crois. Il y a une époque où on le croisait souvent à Aurora. Lorsqu’il a repris les affaires de son père à Concord, il n’a plus eu le temps de venir ici, alors il a mis Goose Cove en location, avant de finalement la vendre à Harry. Je n’en revenais pas : — Goose Cove appartenait à Elijah Stern ? — Ben oui. Qu’est-ce qui vous arrive, le New-Yorkais ? Vous êtes tout blême… * À New York, le lundi 30 juin 2008 à dix heures trente, au 51e étage de la tour de Schmid & Hanson sur Lafayette Street, Roy Barnaski débuta sa réunion hebdomadaire avec Marisa, sa secrétaire. — Marcus Goldman avait jusqu’à aujourd’hui pour vous envoyer son manuscrit, rappela Marisa. — J’imagine qu’il ne vous a rien fait parvenir… — Rien, Monsieur Barnaski. — Je m’en doutais, je lui ai parlé samedi. C’est une vraie tête de mule. Quel gâchis. — Que dois-je faire ? — Informez Richardson de la situation. Dites-lui que nous entamons des poursuites. À cet instant, l’assistante de Marisa se permit d’interrompre la réunion en frappant à la porte du bureau. Elle tenait une feuille de papier dans les mains. — Je sais que vous êtes en réunion, Monsieur Barnaski, s’excusa-t-elle, mais vous venez de recevoir un e-mail et je crois que c’est très important. — De qui est-ce ? demanda Barnaski, agacé. — Marcus Goldman. — Goldman ? Apportez-moi ça immédiatement ! De : [email protected] Date : lundi 30 juin 2008 – 10:24 Cher Roy, Ce n’est pas un livre-poubelle qui profite de l’agitation générale pour se trouver un public. Ce n’est pas un livre parce que vous l’exigez. Ce n’est pas un livre pour sauver ma peau. C’est un livre parce que je suis écrivain. C’est un livre qui raconte quelque chose. C’est un livre qui revient sur l’histoire de l’un des hommes à qui je dois tout. Veuillez trouver ci-joint les premières pages. Si vous aimez : téléphonez-moi. Si vous n’aimez pas, appelez directement Richardson et rendez-vous au tribunal. Bonne réunion avec Marisa, transmettez-lui mes amitiés. Marcus Goldman — Vous avez imprimé le document joint ? — Non, Monsieur Barnaksi. — Allez me l’imprimer immédiatement ! — Oui, Monsieur Barnaski. L’AFFAIRE HARRY QUEBERT (titre provisoire) Par Marcus Goldman Au printemps 2008, environ une année après que je fus devenu la nouvelle vedette de la littérature américaine, il se passa un événement que je décidai d’enfouir profondément dans ma mémoire : je découvris que mon professeur d’université, Harry Quebert, soixante-sept ans, l’un des écrivains les plus respectés du pays, avait entretenu une liaison avec une fille de quinze ans alors que lui-même en avait trente-quatre. Cela s’était passé durant l’été 1975. Je fis cette découverte un jour de mars alors que je séjournais dans sa maison d’Aurora, New Hamsphire. En parcourant sa bibliothèque, je tombai sur une lettre et quelques photos. J’étais loin de me douter que je vivais là le prélude de ce qui allait devenir l’un des plus gros scandales de l’année 2008. […] La piste Elijah Stern m’a été suggérée par une ancienne camarade de classe de Nola, une certaine Nancy Hattaway, qui vit toujours à Aurora. À l’époque Nola lui aurait confié entretenir une liaison avec un homme d’affaires de Concord, Elijah Stern. Celui-ci envoyait son chauffeur, un certain Luther Caleb, à Aurora pour la chercher et la faire conduire chez lui. Je n’ai aucune information sur Luther Caleb. Quant à Stern, le sergent Gahalowood refuse de l’interroger pour le moment. Il estime qu’à ce stade, rien ne justifie de le mêler à l’enquête. Je vais donc aller lui rendre une petite visite tout seul.