J’ai appris via Internet qu’il a étudié à Harvard et qu’il est toujours impliqué dans les sociétés d’anciens étudiants. Il semble passionné par l’art et il est apparemment un mécène reconnu. C’est visiblement un homme bien sous tous rapports. Coïncidence particulièrement troublante : la maison de Goose Cove, où vit Harry, a d’abord été sa propriété. Ces paragraphes furent les premiers que j’écrivis à propos d’Elijah Stern. Je venais de les terminer lorsque je les avais joints au reste du document envoyé à Roy Barnaski en ce matin du 30 juin 2008. J’étais ensuite directement parti pour Concord, bien décidé à rencontrer ce Stern et à comprendre ce qui le reliait à Nola. Il y avait une demi-heure que j’étais sur la route lorsque mon téléphone sonna. — Allô ? — Marcus ? C’est Roy Barnaski. — Roy ! Tiens donc. Avez-vous reçu mon e-mail ? — Votre bouquin, Goldman, c’est formidable ! On le fait ! — Vraiment ? — Absolument ! J’ai aimé ! J’ai aimé, nom d’une pipe ! On veut absolument connaître la fin. — Je serais moi-même assez intéressé de connaître la fin de cette histoire. — Écoutez, Goldman, vous écrivez ce livre et on annule le précédent contrat. — Je fais ce livre, mais à ma façon. Je ne veux pas entendre vos suggestions sordides. Je ne veux pas de vos idées et je ne veux aucune censure. — Faites ce que bon vous semble, Goldman. Je n’ai qu’une seule condition : que ce livre paraisse en automne. Depuis qu’Obama est devenu le candidat démocrate, mardi, son autobiographie se vend comme des petits pains. Il faut donc sortir un livre sur cette affaire très rapidement, avant d’être noyés par la folie de l’élection présidentielle. Il me faut votre manuscrit pour la fin août. — Fin août ? Ça me laisse à peine deux mois. — Exactement. — C’est très court. — Démerdez-vous. Je veux faire de vous l’attraction de l’automne. Quebert est au courant ? — Non. Pas encore. — Informez-le, conseil d’ami. Et informez-moi de vos avancées. Je m’apprêtais à raccrocher lorsqu’il me demanda : — Goldman, attendez ! — Quoi ? — Qu’est-ce qui vous a fait changer d’idée ? — J’ai reçu des menaces. À plusieurs reprises. Quelqu’un semble très inquiet de ce que je pourrais découvrir. Je me suis donc dit que la vérité méritait peut-être un livre. Pour Harry, pour Nola. C’est une part du métier d’écrivain, non ? Barnaski ne m’écoutait plus. Il en était resté aux menaces. — Des menaces ? dit-il. Mais c’est formidable ! Ça va faire une publicité d’enfer. Imaginez même que vous soyez victime d’une tentative d’assassinat, vous pouvez directement rajouter un zéro au chiffre des ventes. Et carrément deux si vous mourez ! — À condition que je meure après avoir fini le livre. — Ça va de soi. Où êtes-vous ? La communication n’est pas très bonne. — Je suis sur l’autoroute. Je me rends chez Elijah Stern. — Alors vous pensez vraiment qu’il est impliqué dans cette histoire ? — C’est ce que je compte bien découvrir. — Vous êtes complètement fou, Goldman. C’est ça que j’aime chez vous. Elijah Stern habitait un manoir sur les hauteurs de Concord. Le portail d’entrée de la propriété était ouvert et je pénétrai à l’intérieur en voiture. Un chemin pavé menait jusqu’à une maison de maître en pierre, bordée de massifs de fleurs spectaculaires et devant laquelle, sur une place ornée d’une fontaine représentant un lion en bronze, un chauffeur en tenue astiquait la banquette d’une berline de luxe. Je laissai ma voiture au milieu de la place, saluai le chauffeur de loin comme si je le connaissais bien et m’en allai sonner à la porte principale, plein d’allant. Une employée de maison m’ouvrit. Je donnai mon nom et demandai à voir Monsieur Stern. — Vous avez rendez-vous ? — Non. — Alors ce ne sera pas possible. Monsieur Stern ne reçoit pas à l’improviste. Qui vous a laissé venir jusqu’ici ? — Le portail était ouvert. Comment prend-on rendez-vous avec votre patron ? — C’est Monsieur Stern qui prend rendez-vous. — Laissez-moi le voir quelques minutes. Ce ne sera pas long. — C’est impossible. — Dites-lui que je viens de la part de Nola Kellergan. Je pense que ce nom lui dira quelque chose. L’employée me fit attendre dehors avant de revenir rapidement. « Monsieur Stern va vous recevoir, me dit-elle. Vous devez vraiment être quelqu’un d’important. » Elle me conduisit à travers le rez-de-chaussée jusque dans un bureau tapissé de boiseries et de tentures dans lequel, assis dans un fauteuil, un homme très élégant me toisait du regard d’un air sévère. C’était Elijah Stern. — Je m’appelle Marcus Goldman, lui dis-je. Merci de me recevoir. — Goldman, l’écrivain ? — Oui. — Qu’est-ce qui me vaut cette visite impromptue ? — J’enquête sur l’affaire Kellergan. — J’ignorais qu’il y avait une affaire Kellergan. — Disons qu’il y a des mystères non élucidés. — N’est-ce pas le travail de la police ? — Je suis un ami de Harry Quebert. — Et en quoi cela me concerne-t-il ? — On m’a dit que vous aviez vécu à Aurora. Que la maison de Goose Cove où vit aujourd’hui Harry Quebert était à vous avant. Je voulais m’assurer que c’était exact. Il me fit signe de m’asseoir. — Vos renseignements sont exacts, me dit-il. Je la lui ai vendue en 1976, juste après qu’il a connu le succès. — Vous connaissez Harry Quebert, alors ? — Très peu. Je l’ai rencontré quelques fois à l’époque où il s’est installé à Aurora. Nous n’avons jamais gardé contact. — Puis-je vous demander quels sont vos liens avec Aurora ? Il me regarda d’un air peu commode. — C’est un interrogatoire, Monsieur Goldman ? — Pas le moins du monde. J’étais simplement curieux de savoir pourquoi quelqu’un comme vous possédait une maison dans une petite ville comme Aurora. — Quelqu’un comme moi ? Vous voulez dire très