: l’employée n’allait pas tarder à venir me chercher aux toilettes si je ne revenais pas rapidement. Je finis par arriver à un second couloir dans lequel je m’engageai. Il menait à une porte unique que je me hasardai à ouvrir : elle donnait sur une vaste véranda entourée d’une jungle de plantes grimpantes qui la protégeait des regards indiscrets. Il y avait là des chevalets, quelques toiles inachevées, des pinceaux étalés sur un pupitre. C’était un atelier de peinture. Accrochés au mur, une série de tableaux, tous très réussis. L’un d’eux attira mon regard : je reconnus aussitôt le pont suspendu qui se trouvait juste avant Aurora, sur le bord de mer. Je réalisai alors que toutes les toiles étaient des représentations d’Aurora. Il y avait Grand Beach, la rue principale, même le Clark’s. Les toiles étaient frappantes d’authenticité. Elles étaient toutes signées L.C. et les dates n’allaient pas au-delà de 1975. C’est alors que je remarquai un autre tableau, plus grand que les autres, accroché dans un angle ; il y avait un fauteuil installé devant et il était le seul à disposer d’un éclairage. C’était le portrait d’une jeune femme. On ne voyait que jusqu’au haut de ses seins mais on comprenait qu’elle était nue. Je m’approchai ; ce visage ne m’était pas complètement inconnu. J’observai encore un instant avant de comprendre soudain et d’en rester complètement stupéfié : c’était un portrait de Nola. C’était elle, il n’y avait aucun doute. Je pris quelques photos avec mon téléphone portable et je m’enfuis aussitôt de cette pièce. L’employée de maison trépignait devant la porte d’entrée. Je la saluai poliment et je partis sans demander mon reste, tremblant et en sueur. * Une demi-heure après ma découverte, je débarquai de toute urgence dans le bureau de Gahalowood, au quartier général de la police d’État. Il était évidemment furieux que je sois allé voir Stern sans le consulter au préalable. — Vous êtes intenable, l’écrivain ! Intenable ! — Je n’ai fait que lui rendre visite, expliquai-je. J’ai sonné, j’ai demandé à le voir et il m’a reçu. Je ne vois pas le mal. — Je vous avais dit d’attendre ! — Mais attendre quoi, sergent ? Votre sainte bénédiction ? Que des preuves tombent du ciel ? Vous avez gémi que vous ne vouliez pas vous frotter à lui, alors j’ai agi. Vous gémissez, moi j’agis ! Et regardez ce que j’ai trouvé chez lui ! Je lui montrai les photos sur mon téléphone. — Un tableau ? me dit Gahalowood d’un air dédaigneux. — Regardez bien. — Nom de Dieu… On dirait… — Nola ! Il y a un tableau de Nola Kellergan chez Elijah Stern. J’envoyai par e-mail les photos à Gahalowood qui les imprima en grand format. — C’est bien elle, c’est Nola, constata-t-il en comparant avec des photos d’époque qu’il avait dans son dossier. La qualité de l’image n’était pas bonne mais il n’y avait pas de doute possible. — Donc, il y a bien un lien entre Stern et Nola, dis-je. Nancy Hattaway affirme que Nola entretenait une relation avec Stern et voilà que je trouve un portrait de Nola dans son atelier. Et je ne vous ai pas tout dit : la maison de Harry appartenait à Elijah Stern jusqu’en 1976. Techniquement, lorsque Nola disparaît, c’est Stern qui est le propriétaire de Goose Cove. Merveilleuses coïncidences, non ? Bref, demandez un mandat et appelez la cavalerie : on va faire une perquisition en règle chez Stern et on le boucle. — Un mandat de perquisition ? Mais mon pauvre ami, vous êtes complètement fou ! Et sur la base de quoi ? De vos photos ? Elles sont illégales ! Ces preuves n’ont aucune validité : vous avez fouillé une maison sans autorisation. Je suis coincé. Il faut autre chose pour nous attaquer à Stern, et d’ici là, il se sera certainement débarrassé du tableau. — Sauf qu’il ne sait pas que j’ai vu le tableau. Je lui ai parlé de Luther Caleb, et il s’est énervé. Quant à Nola, il a prétendu la connaître très vaguement alors qu’il possède un tableau d’elle à moitié nue. Je ne sais pas qui a peint ce tableau, mais il y en a d’autres dans l’atelier signés LC. Luther Caleb peut-être ? — Cette histoire prend une tournure que je n’aime pas, l’écrivain. Si je m’en prends à Stern et que je me plante, je suis très mal barré. — Je sais, sergent. — Allez parler de Stern à Harry. Essayez d’en savoir plus. Moi je vais creuser la vie de ce Luther Caleb. On a besoin d’éléments solides. Dans la voiture, entre le quartier général de la police et la prison, j’appris par la radio que l’ensemble des livres de Harry était désormais retiré des programmes scolaires de la quasi-totalité des États du pays. C’était le fond du fond : en moins de deux semaines, Harry avait tout perdu. Il était désormais un auteur interdit, un professeur répudié, un être haï par toute une nation. Quelle que soit l’issue de l’enquête et du procès, son nom était à jamais sali ; on ne pourrait désormais plus parler de son œuvre sansmentionner l’immense controverse de cet été passé avec Nola, et pour éviter les esclandres, les célébrations culturelles ne se hasarderaient certainement plus à associer Harry Quebert à leur programme. C’était la chaise électrique intellectuelle. Le pire était que Harry avait pleinement conscience de cette situation ; en arrivant dans la salle de visite, sa première parole à mon intention fut : — Et s’ils me tuent ? — Personne ne vous tuera, Harry. — Mais ne suis-je pas déjà mort ? — Non. Vous n’êtes pas mort ! Vous êtes le grand Harry Quebert ! L’importance de savoir tomber, vous vous rappelez ? L’important, ce n’est pas la chute, parce que la chute, elle, est inévitable, l’important c’est de savoir se relever. Et nous nous relèverons. — Vous êtes un chic type, Marcus. Mais les