de cette nouvelle audience, le mercredi 9 juillet, une catastrophe se produisit. Ce jour-là, vers dix-sept heures, j’étais à Goose Cove, dans le bureau de Harry, en train de relire mes notes sur Nola. C’est alors que je reçus un appel de Barnaski sur mon téléphone portable. Sa voix tremblait. — Marcus, j’ai une terrible nouvelle, me dit-il d’emblée. — Que se passe-t-il ? — Il y a eu un vol… — Comment ça, un vol ? — Vos feuillets… Ceux que vous m’avez apportés à Boston. — Quoi ? Comment est-ce possible ? — Ils étaient dans un tiroir de mon bureau. Hier matin, je ne les ai pas retrouvés… J’ai d’abord pensé que Marisa avait fait de l’ordre et les avait mis au coffre, elle fait ça parfois. Mais lorsque je lui ai posé la question, elle m’a dit qu’elle ne les avait pas touchés. Je les ai cherchés toute la journée d’hier mais en vain. Mon cœur battait fort. Je pressentais une tempête. — Mais qu’est-ce qui vous fait penser qu’ils ont été volés ? demandai-je. Il y eut un long silence puis il répondit : — J’ai reçu des coups de fil, toute l’après-midi : le Globe, USA Today, le New York Times… Quelqu’un a transmis des copies de vos feuillets à toute la presse nationale, qui s’apprête à les diffuser. Marcus : il est probable que demain, tout le pays prendra connaissance du contenu de votre bouquin. DEUXIÈME PARTIE La guérison des écrivains (Rédaction du livre) 14. Un fameux 30 août 1975 “Vous voyez, Marcus, notre société a été conçue de telle façon qu’il faut sans cesse choisir entre raison et passion. La raison n’a jamais servi personne et la passion est souvent destructrice. J’aurais donc bien de la peine à vous aider. — Pourquoi me dites-vous ça, Harry ? — Comme ça. La vie est une arnaque. — Vous allez finir vos frites ? — Non. Servez-vous si le cœur vous en dit. — Merci, Harry. — Ça ne vous intéresse vraiment pas, ce que je vous raconte ? — Si, beaucoup. Je vous écoute attentivement. Numéro 14 : la vie est une arnaque. — Mon Dieu, Marcus, vous n’avez rien compris. J’ai parfois l’impression de converser avec un débile.” 16 heures La journée avait été magnifique. Un de ces samedis ensoleillés de la fin de l’été qui baignaient Aurora dans une atmosphère paisible. Dans le centre-ville, on avait vu flâner les gens, tranquilles, s’attardant devant les vitrines pour profiter des derniers jours de beau temps. Les rues des quartiers résidentiels, désertées par les voitures, s’étaient vues annexées par les enfants qui y organisaient des courses de vélos et de patins à roulettes tandis que leurs parents, à l’ombre des porches, sirotaient des limonades en épluchant les journaux. Pour la troisième fois en moins d’une heure, Travis Dawn, à bord de sa voiture de patrouille, traversa le quartier de Terrace Avenue et passa devant la maison des Quinn. L’après-midi avait été d’un calme absolu ; rien à signaler, pas le moindre appel de la centrale. Il avait bien fait quelques contrôles routierspour s’occuper un peu, mais son esprit était ailleurs : il ne pouvait penser à rien d’autre qu’à Jenny. Elle était là, sous la marquise, avec son père. Ils y avaient passé toute l’après-midi à remplir des grilles de mots croisés, tandis que Tamara taillait les massifs en prévision de l’automne. À l’approche de la maison, Travis ralentit jusqu’à rouler au pas ; il espérait qu’elle le remarquerait, qu’elle tournerait la tête et qu’elle le verrait, qu’elle lui ferait alors un signe de la main, un geste amical qui l’encouragerait à s’arrêter un instant, à la saluer par la vitre ouverte. Peut-être même qu’elle lui offrirait un verre de thé glacé et qu’ils converseraient un peu. Mais elle ne tourna pas la tête, elle ne le vit pas. Elle riait avec son père, elle avait l’air heureuse. Il continua sa route et s’arrêta quelques dizaines de mètres plus loin, hors de vue. Il regarda le bouquet de fleurs sur le siège passager et attrapa la feuille de papier qui se trouvait juste à côté et sur laquelle il avait noté ce qu’il voulait lui dire : Bonjour, Jenny. Quelle belle journée. Si tu es libre ce soir, je me disais que nous pourrions aller nous promener sur la plage. Peut-être même qu’on pourrait aller au cinéma ? Ils ont des nouveaux films à Montburry. (Lui donner les fleurs.) Lui proposer une promenade et le cinéma. C’était facile. Mais il n’osa pas sortir de sa voiture. Il s’empressa de redémarrer et reprit sa patrouille, suivant le même chemin qui le ferait repasser devant chez les Quinn d’ici vingt minutes. Il rangea les fleurs sous le siège pour qu’on ne les remarque pas. C’étaient des roses sauvages, cueillies près de Montburry, aux abords d’un petit lac dont lui avait parlé Erne Pinkas. Au premier abord, elles étaient moins jolies que les roses de culture mais leurs couleurs étaient beaucoup plus éclatantes. Il avait souvent voulu emmener Jenny là-bas ; il avait même échafaudé tout un plan. Il lui aurait bandé les yeux, l’aurait conduite jusqu’aux parterres de rosiers et n’aurait défait le foulard qu’une fois devant les massifs, pour que les mille couleurs explosent devant elle comme un feu d’artifice. Ensuite, ils auraient pique-niqué au bord du lac. Mais il n’avait jamais eu le courage de le lui proposer. Il roulait maintenant sur Terrace Avenue et passa devant la maison des Kellergan, sans y prêter plus attention. Il avait la tête ailleurs. Malgré le beau temps, le révérend avait passé toute l’après-midi enfermé dans son garage, à bricoler une vieille Harley-Davidson qu’il espérait bien faire rouler un jour. D’après le rapport de la police d’Aurora, il ne quitta son atelier que pour aller se servir à boire à la cuisine et, chaque fois, il trouva Nola qui lisait tranquillement dans le salon. * 17 heures 30 À mesure que la journée touchait à sa fin,