les rues du centre-ville se vidaient peu à peu, tandis que dans les quartiers résidentiels, les enfants rentraient chez eux en prévision du dîner et que sous les porches, il ne restait plus que des fauteuils vides et des journaux en désordre. Le chef de la police Gareth Pratt, qui était en congé, et sa femme Amy, rentrèrent chez eux, après avoir passé une partie de la journée chez des amis, en dehors de la ville. Au même moment, la famille Hattaway – à savoir Nancy, ses deux frères et leurs parents – regagna sa maison de Terrace Avenue, après avoir passé l’après-midi sur la plage de Grand Beach. Il figure au rapport de police que Madame Hattaway, la mère de Nancy, nota qu’on jouait de la musique à un niveau très élevé chez les Kellergan. À plusieurs miles de là, Harry arriva au Sea Side Motel. Il s’enregistra pour la chambre 8 sous un nom d’emprunt et paya comptant pour n’avoir pas à montrer une pièce d’identité. Sur la route, il avait acheté des fleurs. Il avait fait le plein de la voiture également. Tout était prêt. Plus qu’une heure et demie. À peine. Dès que Nola arriverait, ils fêteraient leurs retrouvailles et ils partiraient aussitôt. À vingt et une heures, ils seraient au Canada. Ils seraient bien ensemble. Elle ne serait plus jamais malheureuse. * 18 heures Deborah Cooper, soixante et un ans, qui vivait seule depuis la mort de son mari dans une maison isolée à l’orée de la forêt de Side Creek, s’installa à la table de sa cuisine pour préparer une tarte aux pommes. Après avoir pelé et découpé les fruits, elle en jeta quelques morceaux par la fenêtre pour les ratons laveurs, et resta derrière la vitre pour guetter leur venue. C’est alors qu’il lui sembla distinguer une silhouette courant à travers les rangées d’arbres : en y prêtant plus attention, elle eut le temps de voir distinctement une jeune fille en robe rouge poursuivie par un homme, avant qu’ils ne disparaissent dans la végétation. Elle se précipita dans le salon où se trouvait le téléphone afin de contacter les urgences de la police. Le rapport de police indique que l’appel parvint à la centrale à dix-huit heures vingt et une. Il dura vingt-sept secondes. Sa retranscription en est la suivante : — Centrale de la police, quelle est votre urgence ? — Allô ? Mon nom est Deborah Cooper, j’habite à Side Creek Lane, à Aurora. Je crois que je viens de voir une jeune fille poursuivie par un homme dans la forêt. — Que s’est-il passé exactement ? — Je ne sais pas ! J’étais à la fenêtre, je regardais en direction des bois et là, j’ai vu cette jeune fille qui courait entre les arbres… Il y avait un homme derrière elle… Je crois qu’elle essayait de lui échapper. — Où sont-ils à présent ? — Je… Je ne les vois plus. Ils sont dans la forêt. — Je vous envoie immédiatement une patrouille, Madame. — Merci, faites vite ! Après avoir raccroché, Deborah Cooper retourna immédiatement à la fenêtre de sa cuisine. Elle ne voyait plus rien. Elle songea que sa vue lui avait peut-être joué des tours, mais que dans le doute, il valait mieux que la police vienne inspecter les environs. Et elle sortit de chez elle pour accueillir la patrouille. Il est indiqué dans le rapport que la centrale de police transmit l’information à la police d’Aurora, dont le seul officier en service ce jour-là était Travis Dawn. Il arriva à Side Creek Lane environ quatre minutes après l’appel. Après s’être fait rapidement expliquer la situation, l’officier Dawn procéda à une première fouille de la forêt. Quelques dizaines de mètres après s’être enfoncé entre les rangées d’arbres, il trouva un lambeau de tissu rouge. Estimant que la situation était peut-être grave, il décida de prévenir immédiatement le Chef Pratt, bien que celui-ci soit en congé. Il lui téléphona chez lui, depuis la maison de Deborah Cooper. Il était dix-huit heures quarante-cinq. * 19 heures Le Chef Pratt avait estimé que l’affaire semblait suffisamment sérieuse pour venir en prendre personnellement la mesure : Travis Dawn ne l’aurait jamais dérangé chez lui si ce n’était pas pour une situation exceptionnelle. À son arrivée à Side Creek Lane, il recommanda à Deborah Cooper de s’enfermer chez elle, pendant que lui et Travis partaient pour procéder à une fouille plus approfondie de la forêt. Ils s’engagèrent sur le chemin qui longeait le bord de l’océan, dans la direction que la jeune fille en robe rouge semblait avoir prise. D’après le rapport de police, après avoir marché un bon mile, les deux policiers découvrirent des traces de sang et des cheveux blonds dans une partie plutôt dégagée de la forêt, proche du bord de l’océan. Il était dix-neuf heures trente. Il est probable que Deborah Cooper soit restée à la fenêtre de sa cuisine pour essayer de suivre les policiers. Ceux-ci avaient déjà disparu sur le sentier depuis un bon moment lorsqu’elle vit soudain surgir de la forêt une jeune femme, la robe déchirée et le visage en sang, qui appelait à l’aide et qui se précipita vers la maison. Deborah Cooper, prise de panique, déverrouilla la porte de la cuisine pour l’accueillir et se rua dans le salon pour appeler à nouveau la police. Le rapport de police indique que le deuxième appel de Deborah Cooper parvint à dix-neuf heures trente-trois à la centrale. Il dura un peu plus de quarante secondes. Sa retranscription en est la suivante : — Centrale de la police, quelle est votre urgence ? — Allô ? (Voix paniquée.) Ici Deborah Cooper, je… j’ai appelé tout à l’heure pour… pour signaler une jeune fille poursuivie dans les bois, eh bien elle est là ! Elle est dans ma cuisine ! — Calmez-vous, Madame. Que s’est-il passé ? — Je n’en sais rien ! Elle est arrivée de la forêt. Il y a d’ailleurs deux policiers qui