Il ne sentait plus ni la pluie, ni la nuit. Il se demandait quel âge elle pouvait avoir. Elle était trop jeune, il le savait. Mais il était conquis. Elle avait mis le feu à son âme. * C’est un appel de Douglas qui me ramena à la réalité. Deux heures s’étaient écoulées, le soir tombait. Dans la cheminée, il ne restait plus que des braises. — Tout le monde parle de toi, me dit Douglas. Personne ne comprend ce que tu viens faire dans le New Hampshire… Tout le monde dit que t’es en train de faire la plus grosse connerie de ta vie. — Tout le monde sait que Harry et moi, nous sommes amis. Je ne peux pas ne rien faire. — Mais là c’est différent, Marc. Il y a ces histoires de meurtres, ce bouquin. Je crois que tu ne réalises pas l’ampleur du scandale. Barnaski est furieux, il se doute que tu n’as pas de nouveau roman à lui présenter. Il dit que t’es allé te planquer dans le New Hamsphire. Et il n’a pas tort… on est le 17 juin, Marc. Dans treize jours, le délai arrive à échéance. Dans treize jours, tu es fini. — Mais nom de Dieu, tu crois que je ne le sais pas ? C’est pour ça que tu m’appelles ? Pour me rappeler dans quelle situation je me trouve ? — Non, je t’appelle parce que je crois que j’ai eu une idée. — Une idée ? Je t’écoute. — Écris un livre sur l’affaire Harry Quebert. — Quoi ? Non, hors de question, je ne vais pas relancer ma carrière sur le dos de Harry. — Pourquoi sur le dos ? Tu m’as dit que tu voulais aller le défendre. Prouve son innocence et écris un livre sur tout ça. Tu imagines le succès que ça aurait ? — Tout ça en dix jours ? — J’en ai parlé à Barnaski, pour le calmer… — Quoi ? Tu… — Écoute-moi, Marc, avant de monter sur tes grands chevaux. Barnaski pense que c’est une occasion en or ! Il dit que Marcus Goldman qui raconte l’affaire Harry Quebert, c’est une affaire avec des chiffres à sept zéros ! Ça pourrait être le bouquin de l’année. Il est prêt à renégocier ton contrat. Il te propose de faire table rase : un nouveau contrat avec lui, qui résilie le précédent, avec en plus une avance d’un demi-million de dollars. Tu sais ce que ça veut dire ? Ce que ça voulait dire : qu’écrire ce livre relancerait ma carrière. Ce serait un best-seller assuré, un succès garanti, et une montagne d’argent à la clé. — Pourquoi Barnaski ferait ça pour moi ? — Il ne le fait pas pour toi, il le fait pour lui. Marc, tu ne te rends pas compte, tout le monde parle de cette affaire ici. Un livre de ce genre, c’est le coup du siècle ! — Je crois que je n’en suis pas capable. Je ne sais plus écrire. Je ne sais même pas si j’ai su écrire un jour. Et enquêter… La police est là pour ça. Je ne sais pas comment on enquête. Douglas insista encore : — Marc, c’est l’occasion de ta vie. — J’y réfléchirai. — Quand tu dis ça, ça veut dire que tu n’y réfléchiras pas. Cette dernière phrase eut pour effet de nous faire rire tous les deux : il me connaissait bien. — Doug… Est-ce qu’on peut tomber amoureux d’une fille de quinze ans ? — Non. — Comment peux-tu en être si sûr ? — Je ne suis sûr de rien. — Et qu’est-ce que c’est que l’amour ? — Marc, pitié, pas de conversation philosophique maintenant… — Mais, Douglas, il l’a aimée ! Harry est tombé amoureux fou de cette fille. Il me l’a raconté à la prison aujourd’hui : il était sur la plage, devant chez lui, il l’a vue et il est tombé amoureux. Pourquoi elle et pas une autre ? — Je ne sais pas, Marc. Mais je serais curieux de savoir ce qui t’unit pareillement à Quebert. — Le Formidable, répondis-je. — Qui ? — Le Formidable. Un jeune homme qui n’arrivait pas à avancer dans la vie. Jusqu’à ce qu’il rencontre Harry. C’est Harry qui m’a appris à devenir écrivain. C’est lui qui m’a appris l’importance de savoir tomber. — Qu’est-ce que tu racontes, Marc ? T’as bu ? T’es écrivain parce que t’es doué. — Non, justement. On ne naît pas écrivain, on le devient. — C’est ça qui s’est passé à Burrows en 1998 ? — Oui. Il m’a transmis tout son savoir… Je lui dois tout. — Tu veux m’en parler ? — Si tu veux. Ce soir-là, je racontai à Douglas l’histoire qui me liait à Harry. Après notre conversation, je descendis sur la plage. J’avais besoin de prendre l’air. À travers l’obscurité, on devinait d’épais nuages : il faisait lourd, un orage allait éclater. Le vent se leva soudain : les arbres se mirent à se balancer furieusement, comme si le monde lui-même annonçait la fin du grand Harry Quebert. Je ne retournai à la maison que bien plus tard. C’est en arrivant à la porte d’entrée principale que je trouvai le mot qu’une main anonyme avait déposé pendant mon absence. Une enveloppe toute simple, sans aucune indication, à l’intérieur de laquelle je trouvai un message tapé à l’ordinateur et qui disait : Rentre chez toi, Goldman. 28. L’importance de savoir tomber (Université de Burrows, Massachusetts, 1998-2003) “Harry, s’il devait ne rester qu’une seule de toutes vos leçons, laquelle serait-ce ? — Je vous retourne la question. — Pour moi, ce serait l’importance de savoir tomber. — Je suis bien d’accord avec vous. La vie est une longue chute, Marcus. Le plus important est de savoir tomber.” L’année 1998, en dehors d’avoir été celle des grands verglas qui paralysèrent le nord des États-Unis et une partie du Canada, laissant des millions de malheureux