dans l’obscurité pendant plusieurs jours, fut celle de ma rencontre avec Harry. Cet automne-là, au sortir de Felton, j’intégrai le campus de l’université de Burrows, mélange de préfabriqués et de bâtiments victoriens,entourés de vastes pelouses magnifiquement entretenues. On m’attribua une jolie chambre dans l’aile est des dortoirs, que je partageais avec un sympathique maigrichon de l’Idaho prénommé Jared, un gentil Noir à lunettes qui quittait une famille envahissante, et qui, visiblement très effrayé par sa nouvelle liberté, demandait toujours si on avait le droit. « J’ai le droit de sortir m’acheter un Coca ? J’ai le droit de rentrer au campus après vingt-deux heures ? J’ai le droit de garder de la nourriture dans la chambre ? J’ai le droit de ne pas aller en cours si je suis malade ? » Moi, je lui répondais que depuis le 13e amendement, qui avait aboli l’esclavage, il avait le droit de faire tout ce qu’il voulait, et il irradiait de bonheur. Jared avait deux obsessions : réviser et téléphoner à sa mère pour lui dire que tout allait bien. Pour ma part, je n’en avais qu’une : devenir un écrivain célèbre. Je passais mon temps à écrire des nouvelles pour la revue de l’université, mais celle-ci ne les publiait qu’une fois sur deux, et dans les plus mauvaises pages du journal, celles des encarts publicitaires pour les entreprises locales qui n’intéressaient personne : Imprimerie Lukas, Forster Vidanges, François Coiffure, ou encore Julie Hu Fleurs. Je trouvais cette situation tout à fait scandaleuse et injuste. À vrai dire, depuis mon arrivée sur le campus, je devais affronter un concurrent sévère en la personne de Dominic Reinhartz, un étudiant de troisième année, doté d’un talent d’écriture exceptionnel et à côté de qui je faisais pâle figure. Lui, avait droit à tous les honneurs de la revue, et chaque fois qu’un numéro paraissait, je surprenais à la bibliothèque les commentaires d’étudiants admiratifs à son sujet. Le seul à me soutenir de manière indéfectible était Jared : il lisait mes nouvelles avec passion au sortir de mon imprimante et les relisait ensuite lorsqu’elles paraissaient dans la revue. Je lui en offrais toujours un exemplaire, mais il insistait pour aller verser au bureau de la revue les deux dollars qu’il en coûtait et que lui-même gagnait si chèrement en travaillant dans l’équipe de nettoyage de l’université durant les week-ends. Je crois qu’il éprouvait pour moi une admiration sans borne. Il me disait souvent : « Toi, t’es un sacré type, Marcus… Qu’est-ce que tu fous dans un trou comme Burrows, Massachusetts ? Hein ? » Un soir de l’été indien, nous étions allés nous étendre sur la pelouse du campus pour boire des bières et scruter le ciel. Jared avait commencé par demander si on avait le droit de consommer de la bière dans l’enceinte du campus, puis il avait demandé si on avait le droit d’aller sur les pelouses la nuit, puis il avait aperçu une étoile filante et il s’était écrié : — Fais un vœu, Marcus ! Fais un vœu ! — Je fais le vœu que l’on réussisse dans la vie, avais-je répondu. Qu’est-ce que t’aimerais faire dans la vie, Jared ? — J’aimerais juste être quelqu’un de bien, Marc. Et toi ? — J’aimerais devenir un immense écrivain. Vendre des millions et des millions de bouquins. Il avait ouvert grands les yeux et j’avais vu ses orbites briller dans la nuit comme deux lunes. — Sûr que t’y arriveras, Marc. T’es un sacré bonhomme ! Et je m’étais dit qu’une étoile filante, c’était une étoile qui pouvait être belle mais qui avait peur de briller et s’enfuyait le plus loin possible. Un peu comme moi. Les jeudis, Jared et moi ne manquions jamais le cours de l’un des personnages centraux de l’université : l’écrivain Harry Quebert. C’était un homme très impressionnant, par son charisme et sa personnalité, un enseignant hors normes, adulé par ses élèves et respecté par ses pairs. Il faisait la pluie et le beau temps à Burrows, tout le monde l’écoutait et respectait ses avis, non seulement parce qu’il était Harry Quebert, LE Harry Quebert, la plume de l’Amérique, mais parce qu’il en imposait, par sa large stature, son élégance naturelle et sa voix à la fois chaude et tonnante. Dans les couloirs de l’université et dans les allées du campus, tout le monde se retournait sur son passage pour le saluer. Sa popularité était immense : les étudiants lui étaient tous reconnaissants de donner de son temps à une si petite université, conscients qu’il lui suffisait d’un simple coup de fil pour rejoindre les chaires les plus prestigieuses du pays. Il était d’ailleurs le seul parmi tout le corps professoral à ne donner ses leçons que dans le grand amphithéâtre qui, d’ordinaire, servait aux cérémonies de remise de diplômes ou aux représentations de théâtre. Cette année 1998 fut également celle de l’affaire Lewinsky. 1998, année de pipe présidentielle, au cours de laquelle l’Amérique découvrit avec horreur l’infiltration de la gâterie dans les plus hautes sphères du pays, et qui vit notre respectable Président Clinton contraint à une séance de contrition devant toute la nation pour s’être fait lécher les parties spéciales par une stagiaire dévouée. En bonne bagatelle, l’affaire était sur toutes les lèvres : sur le campus, tout le monde ne parlait que de ça et nous nous demandions, la bouche en cœur, ce qui allait advenir de notre bon Président. Un jeudi matin de la fin octobre, Harry Quebert introduisit son cours de la façon suivante : « Mesdames et Messieurs, nous sommes tous très excités par ce qui se passe en ce moment à Washington, non ? L’affaire Lewinsky… Figurez-vous que depuis George Washington, dans toute l’histoire des États-Unis d’Amérique, deux raisons ont été répertoriées pour mettre un terme à un mandat présidentiel : être une crapule notoire, comme Richard Nixon, ou mourir. Et jusqu’à ce jour, neuf Présidents ont vu leur mandat interrompu pour l’une de ces deux causes : Nixon a démissionné