et les huit autres sont morts, dont la moitié assassinés. Mais voilà qu’une troisième cause pourrait s’ajouter à cette liste : la fellation. Le rapport buccal, la pipe, la slurp slurp, la sucette. Et chacun de se demander si notre puissant Président, lorsqu’il a le pantalon sur les genoux, reste notre puissant Président. Car voici pour quoi l’Amérique se passionne : les histoires sexuelles, les histoires de morale. L’Amérique est le paradis de la quéquette. Et vous verrez, d’ici quelques années, personne ne se souviendra plus que Monsieur Clinton a redressé notre économie désastreuse, gouverné de façon experte avec une majorité républicaine au Sénat ou fait se serrer la main à Rabin et Arafat. Par contre, tout le monde se souviendra de l’affaire Lewinsky, car les pipes, Mesdames et Messieurs, restent gravées dans les mémoires. Alors quoi, notre Président aime se faire pomper le nœud de temps en temps. Et alors ? Il n’est sûrement pas le seul. Qui, dans cette salle, aime aussi ça ? » À ces mots, Harry s’interrompit et scruta l’auditoire. Il y eut un long silence : la plupart des étudiants contemplèrent leurs chaussures. Jared, assis à côté de moi, ferma même les yeux pour ne pas croiser son regard. Et moi, je levai la main. J’étais assis dans les derniers rangs, et Harry, me pointant du doigt, déclara à mon intention : — Levez-vous, mon jeune ami. Levez-vous pour que l’on vous voie bien et dites-nous ce que vous avez sur le cœur. Je montai fièrement sur ma chaise. — J’aime beaucoup les pipes, professeur. Je m’appelle Marcus Goldman et j’aime me faire sucer. Comme notre bon Président. Harry baissa ses lunettes de lecture et me regarda d’un air amusé. Plus tard, il me confiera : « Ce jour-là, lorsque je vous ai vu, Marcus, lorsque j’ai vu ce jeune homme fier, au corps solide, debout sur sa chaise, je me suis dit : nom de Dieu, voici un sacré bonhomme. » Sur le moment, il me demanda simplement : — Dites-nous, jeune homme : aimez-vous vous faire sucer par les garçons ou par les filles ? — Par les filles, professeur Quebert. Je suis un bon hétérosexuel et un bon Américain. Dieu bénisse notre Président, le sexe et l’Amérique. L’auditoire, médusé, éclata de rire et applaudit. Harry était enchanté. Il expliqua à l’intention de mes camarades : — Vous voyez, désormais plus personne ne regardera ce pauvre garçon de la même manière. Tout le monde se dira : celui-ci, c’est le gros dégueulasse qui aime les gâteries. Et peu importent ses talents, peu importent ses qualités, il sera à jamais « Monsieur Pipe ». (Il se tourna à nouveau dans ma direction.) Monsieur Pipe, pouvez-vous nous indiquer maintenant pourquoi vous nous avez fait de telles confidences alors que vos autres camarades ont eu le bon goût de se taire ? — Parce qu’au paradis de la quéquette, professeur Quebert, le sexe peut vous perdre mais il peut vous propulser au sommet. Et à présent que tout l’auditoire a les yeux rivés sur moi, j’ai le plaisir de vous informer que j’écris de très bonnes nouvelles qui paraissent dans la revue de l’université, dont des exemplaires seront en vente pour cinq petits dollars à l’issue de ce cours. À la fin du cours, Harry vint me trouver à la sortie de l’amphithéâtre. Mes camarades avaient dévalisé mon stock d’exemplaires de la revue. Il m’en acheta le dernier. — Combien en avez-vous vendu ? me demanda-t-il. — Tout ce que j’avais, soit cinquante exemplaires. Et on m’en a commandé une centaine, payés d’avance. Je les ai payés deux dollars pièce et les ai revendus à cinq. Je viens donc de me faire quatre cent cinquante dollars. Sans compter qu’un des membres du bureau directeur de la revue vient de me proposer d’en devenir rédacteur en chef. Il dit que je viens de faire un coup de pub énorme pour le journal et qu’il n’a jamais vu une chose pareille. Ah oui, j’allais oublier : une dizaine de filles m’ont laissé leur numéro de téléphone. Vous aviez raison, nous sommes au paradis de la quéquette. Et il appartient à chacun de nous de l’utiliser à bon escient. Il sourit et me tendit la main. — Harry Quebert, se présenta-t-il. — Je sais qui vous êtes, Monsieur. Je suis Marcus Goldman. Je rêve de devenir un grand écrivain, comme vous. J’espère que ma nouvelle vous plaira. Nous échangeâmes une solide poignée de main et il me dit : — Cher Marcus, ilne fait aucun doute que vous irez loin. À vrai dire, ce jour-là, je n’allai pas beaucoup plus loin que le bureau du doyen du département de lettres, Dustin Pergal, qui me convoqua, très en colère. — Jeune homme, me dit-il de sa voix excitée et nasillarde tout en se cramponnant aux accoudoirs de son fauteuil. Avez-vous tenu aujourd’hui, en plein amphithéâtre, des propos à caractère pornographique ? — Pornographique, non. — N’avez-vous pas, devant trois cents de vos camarades, fait l’apologie du rapport buccal ? — J’ai parlé de pipe, Monsieur. Effectivement. Il leva les yeux au ciel. — Monsieur Goldman, reconnaissez-vous avoir utilisé les mots Dieu, bénir, sexe, hétérosexuel, homosexuel et Amérique dans la même phrase ? — Je ne me rappelle plus de la teneur exacte de mes propos, mais oui, il y avait de ça. Il essaya de rester calme et articula lentement : — Monsieur Goldman, pouvez-vous m’expliquer quel genre de phrase obscène peut contenir tous ces mots à la fois ? — Oh, rassurez-vous, Monsieur le doyen, ce n’était pas obscène. C’était simplement une bénédiction à l’intention de Dieu, de l’Amérique, du sexe et de toutes les pratiques qui peuvent en découler. Par-devant, par-derrière, à gauche, à droite et dans toutes les directions, si vous voyez ce que je veux dire. Vous savez, nous, les Américains, nous sommes un peuple qui aimons bénir. C’est culturel. Chaque fois que nous sommes contents, nous bénissons. Il leva les yeux au ciel. —